L'Absolu, revue littéraire

 

 

"Sans Valeur Marchande" par Michel Bounan

 


"Diverses protestations se font entendre depuis quelques années, venues de gens et de milieux fort variés, à propos d'affligeantes nouveautés survenues presque simultanément dans nos sociétés modernes.

Certains s'inquiètent par exemple, des effets dommageables sur notre environnement vivant des plus notables exploits chimiques, biologiques et nucléaires de notre science actuelle. Ils leur attribuent la paternité de multiples perturbations climatiques, de bouleversements écologiques irréversibles et surtout de plusieurs maladies extrêmement redoutables.

D'autres s'offensent de la présence, de plus en plus visible dans nos villes, de ceux qu'on appelle les nouveaux pauvres, ainsi que du développement considérable, à l'échelle mondiale, des mégapoles de la misère et de la vie de cloporte qu'y mènent leur occupants.

Ils s'épouvantent d'aperçevoir, au-dessus de ces cloaques, la puissance apparement incontrôlable d'oligarchies financières armées de nouveaux moyens médiatiques et informatiques leur permettant de créer les événements dont elles ont besoin, de fabriquer les réactions publiiques qui les servent et de contrôler sans partage la totalité de la vie sociale moderne.

Quelques-uns sont plus sensibles à certains comportements extraordinaires qui se sont multipliés récemment dans nos pays industrialisés. Recrudescence des suicides et des polytoxicomanies, crimes en séries et cruautés raffinées, accroissement général des maladies mentales et nouvel analphabétisme semblent en effet participer à un vent de folie qui soufflerait désormais sur cette malheureuse planète.

D'autres encore déplorent que tout soit devenu effroyablement laid, difforme et repoussant dans notre monde moderne. Des néo-banlieues aux campagnes remembrées, des parking souterains aux supérettes de Zup, et jusqu'à l'art contemporain lui-même, tout leur paraît participer à cette offense universelle. Ils accusent volontiers une telle laideur de ne pas être étrngère à la souffrance de leurs contemporains, peut-être même à leur folie.

La plupart de ces récriminations se juxtaposent le plus souvent sans autre lien entre elles que d'être dirigées contre l'époque actuelle. Des propos nostalgiques évoquent parfois le temps où notre civilisation n'était pas encore parvenues à de telles extrémités, le temps des crinolines et des bus à impériales, des romans de Paul Bourget et des peintures de Béraud, sans oublier le Paris de Haussmann ou les fièvres aolescentes de Saint-Germain-des-Prés.

Quelques critiques pourtant, qui observent un assez large éventail des précédentes nouveautés, se sont intéressés à en reconnaître l'unité à travers une origine commune qu'ils nomment, avec plus ou moins d'amertume, de perspicacité ou d'élégance, l'horreur économique, le capitalisme, la société spectaculaire-marchande. Ils ont pu montrer en effet que les multiples dommages dont beaucoup se plaignent maintenant, écologico-morbides, socio-politiques, psycho-comportementaux, et même esthétiques, résulteraient du développement autonome de l'économie marchande parvenue à son stade actuel.

Ceux qui s'inquiètent ou se scandalisent de ces désastreuses nouveautés et en reconnaissent la source dans ce qu'ils appellent encore la "marchandisation du monde", attendent donc, sans déplaisir, l'effondrement du mode de civilisation qui nous y a menés. Certains prétendent même qu'un tel dénouement serait inéluctabe à brève échéance." ...

... "Quant aux excessives inégalités sociales que, loin d'avoir réduites à néant selon les promesses dusiècle dernier, notre époque a propagées à l'échelle de la planète, on a exposé depuis longtemps que le principe du profit, qui anime fondamentalement toute société marchande, conduit à une accumulation de plus en plus grande des richesses, et du pouvoir qu'elles confèrent, dans des mains de moins en moins nombreuses, et à un appauvrissement tel du reste du monde qu'actuellement un homme sur quatre souffre de malnutrition." ...

... "Le prodigieux essor des sciences et des arts depuis le XVIèmesiècle européen, la simple idée d'une justice sociale et la reconnaissance d'une raison universelle se sont quelque peu nourris du développement de nos sociétés marchandes. Ils lui doivent même quasiment leur existance, si l'on veut bien considérer ce qu'il en était auparavant, et plus récement encore en dehors de l'Europe. Est-on bien assuré que ces conquêtes survivront à la destruction d'une matrice aussi si généreuse?" ...


Extraits de "Sans valeur Marchande" Michel Bounan, paru en 2000 aux Editions Allia

 

Et à lire surtout de M.Bounan : "L'art de Céline et son temps"

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