L'Absolu Nos Textes

 

Jean sébastien Gallaire

"12"-"15"-"44"

 

"12"

Et je rêverai toujours – le corps oscillant entre les deux pôles de sa finitude, dont seule l’exhalaison régulière du souffle propre aux dormeurs le différencie du cadavre sur son lit de deuil – et je rêverai toujours, les paupières closes sur le chapitre de mes jours, de ce lieu unique et fascinant situé quelque part dans la typographie de mon sacré nocturne.

C’est un petit chemin pavé que bordent des buissons d’épines, entre les pierres des touffes sauvages de mauvaises herbes ; c’est un petit chemin frappé par une pluie légère, que j’emprunte sans avoir à rendre de conte.

C’est un petit chemin à la lisière d’une épaisse forêt, d’où sourd un filet d’eau dont le chant abreuve mes oreilles et dont les branches fines et rigides cinglent dans sa course à l’allure vagabonde mon visage en feu.

C’est dans ce paysage onirique drapé des couleurs des fées, vierge de toute empreinte du réel, que le rêveur que je suis mène dans son somme une course contre la montre et erre à la recherche de quel objet ? de quelle personne mystérieuse et d’impénétrable rencontre ?

C’est un lieu familier, auréolé des fastes du merveilleux, si proche et à la fois si éloigné de moi que dans la tâche consistant à l’embrasser j’échoue à chaque tentative ; m’étant tellement connu que j’y peux déambuler les yeux fermés - comme en équilibre sur sa corde un funambule somnambule sous le chapiteau du ciel –, mais que je redécouvre pourtant chaque nuit à travers les lunettes de l’insolite comme s’il s’agissait pour moi de la première !

Ô ! souverain du royaume de mes nuits, songe ! Ma clarté, ma source vive qui illumine de ses ardents rayons le soleil noir de mes nuits ! Infatigable pilleur du trésor de mes veilles lorsqu’aux croissants de lune succède le chant du coq ! Entre quels murs de quel endroit obscur jouis-tu à faire tinter la marche de mes pas ? Et vers quelle lumière de quels cieux inconnus les entraînes-tu, eux qui, tel un couple d’amoureux, ne peuvent qu’aller de pair sans paraître orphelins ?

A ton règne sans fin succède mon éveil, qui ne me laisse au fond que quelques rides au coeur et le vague souvenir d’un sacré sibyllin.


"15"

Quel sacrifice, quelle libation suis-je donc rendu à offrir ? quelle croisade à mener et à travers le parcours de quelles mers ? quel feu pour m’immoler et quel châtiment pour me punir ? quelles tours pour se dresser puissamment comme d’immenses rocs sur mon chemin, afin de solliciter les faveurs de ce que depuis toujours j’ai élu comme seul et unique dieu : la poésie ?

Et si je trouvais, par miracle !, réponse à cette lancinante question, tout ne resterait-il pas suspendu, figé, obligé alors que je serais de trouver vers quel autel de quel temple, illuminé par la lumière de quels vitraux ou au contraire plongé dans quelle obscurité, il me faudrait gagner, afin de rendre sacré ce langage dont - à l’instar du premier homme venu - je suis doué ?

Dans les ténèbres, la route semble toujours plus longue et périlleuse…

M’imposer des rites comme il sied à toutes formes religieuses, observer une quelconque pénitence, respecter dès aujourd’hui les cultes qu’il s’agira demain d’imaginer, parcourir sans délai un pèlerinage à inventer ; m’ordonner en somme dès à présent autre que je ne suis : tel serait peut-être la voie à suivre, le gigantesque chantier à mettre en branle, afin qu’il me soit permis d’être plus souvent visité par celle qui tient haut son étendard, et d’éprouver à son encontre une indestructible et fidèle foi.

Ne pas prendre des vessies pour des lanternes ni la poésie pour autre chose que ce qu’elle n’est réellement à mes yeux : un démiurge, un faiseur de miracles ; une forme primaire et primordiale de religion à laquelle n’est nécessaire qu’un unique fidèle afin de dispenser pour l’éternité sa lumière.


"44"

Dans la lignée de Defoe et de la grande tradition littéraire du naufrage d’un équipage et de son unique survivant, considérez la situation d’un homme, ni pire ni meilleur que tout un chacun, échouant sur une île déserte : d’un point de vue extérieur, objectif, l’île se trouve, à l’arrivée de celui-ci, peuplée ; du point de vue subjectif de l’unique naufragé, ne continue-t-elle pas cependant à être déserte, puisque ne s’y trouve nul autre habitant, nul Vendredi pour l’y distraire de sa monotonie d’être seul ?

N’est-ce pas cette différence de jugements qui rend compte au mieux de la situation de l’homme dans le monde ? Etant toujours enfermé en lui-même et n’ayant d’autre point de vue qu’interne, ne nous semble-t-il pas impossible non pas de vivre mais d’exister pour une autre personne que nous-même, d’où un certain penchant de l’être humain envers l’exhibitionnisme, et un souci quasi constant de jouer de notre personne afin d’interpréter les premiers rôles et de « voler la vedette » ?


Jean-Sébastien Gallaire

Jsgallaire@aol.com

 

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