L'Absolu, revue littéraire Texte de Frederic C

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"Livre Premier"

Bonjour, chers créateurs d'absolu.

Je ne suis pas écrivain, ni poète, ni quoi que ce soit de ce genre. Depuis un an, je me contente, à peu près chaque samedi, de coucher sur papier mes considérations sur mon passage sur Terre.

Le résultat n'a rien d'original ou de révolutionnaire, et il n'est pas question d'en faire un produit littéraire.

Pourtant, pris au jeu, je ne peux m'empêcher de me demander si mes textes ne pourraient pas trouver quelque écho chez un ou deux de mes contemporains, dès lors qu'ils sont tout de même 6 milliards à l'heure actuelle.

Vivant à l'écart de la société, je ne sais hélas pas qui contacter pour optimiser mes chances de rencontrer des interlocuteurs potentiels.

De façon primaire, j'ai effectué une recherche sur Internet concernant les revues et vous avez eu la malchance d'être situé en début du classement.

A tout hasard, je vous envoie donc ci-joint le fruit de mes réflexions (saison 2003/2004), au cas où vous auriez des pistes à me suggérer.

Bien entendu, rien ne vous oblige à lire ces écrits d'amateur, ni même à me répondre.

Je vous souhaite une excellente continuation.

Cordialement,

- Frédéric C.

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Livre premier

1.

No future !

Remettre en cause la réalité commune est une démarche mal acceptée par l’espèce humaine : la matière doit être perçue comme une évidence et ses formes appréhendées comme des phénomènes bien établis.

Passer outre cette recommandation nécessite de se soustraire à la pression sociale et de partir explorer le monde en deçà de ses apparences. Pour les rares personnes qui ont fait ce choix, l’univers devient un assemblage aléatoire de particules cimenté par le vide.

Cet élément central, quasi essentiel, est difficile à définir. Par souci de simplification, il peut être assimilé au sentiment de vacuité éprouvé par un être conscient lors d’un contact approfondi avec son environnement, résultant par exemple d’un exercice de méditation. Le plus important n’est cependant pas tant la nature du phénomène que sa conséquence directe : l’illusion se révèle au cœur même de la réalité.

C’est une expérience qu’il est malaisé de partager. Le besoin de s’appuyer sur des certitudes, aussi minimes soient-elles, semble impossible à extirper des êtres humains. Dans leur façon d’envisager le monde, la présence de repères solides, d’éléments intangibles, de faits indiscutables, leur est nécessaire. Le dépouillement les effraie ; il leur faut habiller la vie à leur goût pour réussir à la supporter.

L’assurance de détenir une vérité est pourtant un terreau qui favorise le développement de la croyance, ce vice responsable des pires horreurs perpétrées par les hommes, mais cela ne suffit pas à les détourner de ce travers.

La mise en valeur culturelle du doute n’est qu’un leurre, dont le véritable objectif est d’affermir les certitudes. En effet, douter sur des détails annexes et pendant un bref instant, comme c’est souvent le cas, permet d’éviter les remises en question trop radicales tout en donnant l’impression d’avoir soumis ses préjugés à la critique.

En Europe, seuls les nihilistes ont franchi une étape décisive dans ce domaine. Plutôt que de jauger, avec d’infinies précautions, les valeurs imposées par leurs sociétés d’origine, ils ont préféré les rejeter en bloc. Cet acte fondateur est encore aujourd’hui d’actualité, alors que s’amorce la réhabilitation de la morale judéo-chrétienne.

Pour autant, ces jeunes hommes en colère, qu’ils fussent des révolutionnaires russes, des poètes français, des artistes viennois ou des chanteurs anglo-saxons, ne sont pas des modèles parfaits. S’il convient de saluer leur prise de risque et leur désir de construire des relations au monde inédites, il ne faut pas se dispenser d’évaluer les résultats obtenus.

Dans la majorité des cas, le ressentiment était la motivation à l’origine de leurs choix et donnait naissance à un goût déplacé pour la provocation, le conflit ou l’autodestruction. La volonté de se libérer du conditionnement culturel dont on est le produit perd sa pertinence quand elle se traduit par une confrontation permanente avec le corps social.

Un détachement effectif implique l’absence de tout jugement. La croyance en tant que telle est regrettable, voire nuisible, mais les formes sous lesquelles elle se manifeste en sont des symptômes et essayer de les faire évoluer n’apporte pas grand-chose.

Dans une large mesure, se focaliser sur ces derniers revient à valider leur caractère prétendument essentiel. De ce point de vue, il n’y a aucune différence entre une personne qui défend un ensemble de valeurs donné et celle qui le combat ; chacune l’utilise comme un repère dans l’existence.

Il apparaît donc indispensable d’avancer au-delà du nihilisme et de rejoindre un lieu d’où la contestation et l’adhésion deviennent deux facettes d’un même phénomène. Cette prise de distance est le plus souvent accompagnée d’un questionnement quant à l’attitude à suivre face à l’importance donnée aux valeurs sociales.

La tentation est grande, lorsque se sont dissipées les illusions sur les croyances contemporaines, d’aller s’isoler, loin de l’agitation humaine. L’érémitisme possède des charmes inégalables et reste la voie idéale pour accéder à la sérénité.

Le retrait du monde peut cependant être interprété comme un échec, la traduction d’une incapacité à côtoyer l’altérité au quotidien. Par prudence, il vaut mieux ne pas opter pour une solitude définitive avant de s’être assuré de son aptitude à la vie en société.

Il convient alors de se lancer dans l’aventure avec le sérieux d’un comédien qui interprète une pièce légère. Le rôle décroché est forcément risible, son caractère illusoire ne fait aucun doute, mais il est joué consciencieusement. Seuls quelques esprits plus agiles que la moyenne seront à même de comprendre la plaisanterie.

Puisqu’il est impossible d’empêcher les hommes de croire en leur existence, et qu’il faut participer au petit théâtre qu’ils inventent, la moindre des choses est de s’y atteler avec professionnalisme. On se découvre ainsi acteur de la représentation de soi et on assiste en souriant à ce spectacle éphémère.

2.

L’ombre du doute.

Le besoin de certitudes ne laisse pas d’étonner, en particulier dans des cultures où les philosophes ont la réputation d’inciter leurs lecteurs aux questionnements approfondis. Sans doute serait-il utile de s’attarder un instant sur cette idée reçue afin de la dissiper.

Un des penseurs séminaux de l’ère actuelle est sans conteste René Descartes, dont l’influence sur les esprits contemporains reste forte. Dans ses Méditations métaphysiques, il se présente comme un apôtre du doute. Il est effectivement le premier écrivain occidental à oser une remise en cause radicale de la réalité. Par sa pratique de la tabula rasa, il s’approche au plus près de la vacuité de la matière, au point de ne rien prendre pour vrai ni pour acquis. Délestée de son ultime rebondissement, l’œuvre aurait possédé une force visionnaire impressionnante.

Malheureusement, le cogito est intervenu, donnant naissance à une nouvelle croyance, l’universalité et l’intangibilité de la raison. Le succès de son tour de passe-passe est d’autant plus surprenant qu’il repose sur une supposition erronée.

La pensée n’est en effet pas l’élément immatériel qu’imaginait Descartes. Il s’agit plutôt d’un ensemble de signaux électriques, qui circulent dans un circuit neuronal, baignent dans un environnement hormonal précis et, surtout, émanent d’un corps constitué de chair et de sang.

Il est donc absurde de présenter la matière comme illusoire et de s’appuyer ensuite sur un de ses produits pour assurer l’intégrité de sa réalité : la pensée ne peut légitimer elle-même son existence et encore moins celle de la personne qui l’a émise. Seul un préjugé, un axiome qui n’a pas à être discuté, est en mesure de le faire. « Je suis donc je suis », tel est le vrai sens de la tautologie cartésienne.

Les sceptiques irrécupérables, pour leur part, continueront à douter de leur propre pensée.

3.

La beauté du geste.

L’humanité s’est engagée depuis quelque temps dans la voie du mercantilisme. L’appât du gain est devenue la motivation centrale, voire la seule, de centaines de millions d’individus. Conditionnés dès la naissance à considérer l’accumulation des biens matériels comme la raison d’être de leur existence, ils vouent un culte quasi fanatique à ce dieu contemporain qu’est l’argent.

Cet asservissement massif est d’autant plus troublant qu’il est symbolique et qu’il façonne ainsi la structure mentale de la personne. Dans une relation classique de maître à esclave, lorsque deux êtres vivants se font face, il est possible d’installer un jeu dialectique entre les protagonistes. Les interactions quotidiennes entre les corps vont permettre de subtiles modifications du processus de domination, qui peuvent conduire jusqu’à une inversion, psychologique sinon sociale, du rapport de force.

Quand le seigneur auquel est jurée l’allégeance est une entité abstraite, ces perspectives d’évolution sont inexistantes. L’emprise de l’argent sur ses serviteurs est forcément de nature tyrannique ; il n’y a aucune pitié ni aucune considération à espérer de ce Moloch des temps modernes.

L’acceptation des masses à se sacrifier pour lui, ainsi que le dérèglement pulsionnel à l’origine de cet élan, en dit long sur l’état de déliquescence des sociétés actuelles. Cela révèle en particulier une absence totale d’estime de soi chez les individus qui les composent : un être conscient de lui-même et du potentiel qu’il recèle ne saurait souffrir l’humiliation de n’avoir d’autre valeur que celle affichée par le montant de son compte en banque.

D’ailleurs, quand la constitution morale est incompatible avec l’asservissement, il est physiologiquement impossible de trouver le moindre intérêt à l’argent. Chez les personnes qui présentent cette caractéristique, il faut donc chercher des motivations plus complexes pour agir. Cette démarche n’a rien de noble ni de glorieux ; c’est une simple conséquence de leur rapport au monde. Le profit ne les attire pas, la réussite professionnelle non plus, la reconnaissance sociale pas davantage…

Indifférentes aux honneurs et aux richesses matérielles, elles aspirent à vivre en accord avec ce qu’elles font, à se réjouir de leurs actes et à prendre plaisir à leur accomplissement. Pour le dire d’une autre façon, elles abordent leur parcours sur terre comme un jeu ou une expérience artistique, dont la règle serait de découvrir la joie et la beauté à chaque instant de l’existence.

Ces personnes au caractère si singulier sont bien sûr la risée de leurs contemporains, pour qui l’idée même de gratuité n’est pas concevable. Ce décalage est sans doute le prix qu’il leur faut payer pour pouvoir s’affirmer en toute sérénité. Les satisfactions intérieures suscitées par les actions désintéressées, issues de l’inspiration du moment, restent d’une enivrante intensité et n’ont besoin d’aucune approbation extérieure. Tout cela n’a d’ailleurs rien de surprenant : le bonheur des hommes libres est par essence solitaire.

4.

Pas bouger !

Une des manifestations les plus nettes du besoin de certitudes est le conservatisme politique. Ce dernier n’est pas spécifique à une idéologie. Il consiste, pour un individu ou un groupement d’individus, à s’accrocher coûte que coûte à une vision définitive de la société et à vouloir l’imposer, éventuellement de force, à ses contemporains. Poussée à l’extrême, cette attitude peut conduire à l’instauration de régimes totalitaires. C’est donc à juste titre qu’elle attire la suspicion.

Pour autant, il serait prématuré de la déclarer mauvaise en soi et de chercher à la combattre. L’humanité est en effet constituée de caractères variés qu’il serait malvenu de laisser livrés à eux-mêmes, sans repères, sans traditions, sans encadrement légal. Cette espèce en est à ses premiers balbutiements et la nécessité de lui fournir des assises morales explicites est évidente.

Se reposer sur ce confortable constat comporte néanmoins un risque important : toute entité qui cesse d’évoluer est vouée à dépérir rapidement. Le genre humain n’échappe pas à cette règle de base des processus de vie.

Dès lors, l’iconoclaste, qui œuvre joyeusement à la destruction des valeurs dominantes, est lui aussi un garde-fou essentiel. Par son travail de sape, il incite ses contemporains à élargir leurs horizons, à s’éveiller à des perspectives nouvelles, à sortir de leur torpeur, à se protéger de la fossilisation. Précurseur d’un avenir qui n’éclora peut-être jamais, il esquisse un monde où les préjugés moraux ne seront plus que d’encombrants colifichets.

5.

Devoir de vacance.

La conviction est le matériau psychique permettant d’affermir les certitudes. Sa genèse reste mal connue, mais elle se nourrit en général d’éléments extérieurs, comme les théories intellectuelles ou les opinions de personnes de grande importance symbolique.

Pour se persuader qu’il a raison, l’individu commence en effet par recueillir des propos susceptibles d’abonder dans le sens qui lui convient. Au fil des ans et de ses collectes, il gagne en assurance. Il analyse les événements en fonction de la grille de lecture qu’il s’est choisie, il met soigneusement de côté les données qu’elle n’explique pas et il utilise les autres pour renforcer sa conviction d’avoir trouvé la voie de la vérité.

Dans les cas pathologiques les plus lourds, la constitution d’un bagage culturel ne suffit pas. Poussés par le désir d’accéder à des secrets prétendument ultimes, certains illuminés n’hésitent pas à se prendre pour les élus de mystérieuses forces surnaturelles, souvent assimilées à un dieu, et développent alors une foi que rien ne peut ébranler.

Cette soif de persuasion, qui vise en premier lieu à prouver sa propre existence au monde, est un des maux contemporains les plus répandus. Afin de s’en prémunir, le plus sage est de s’y attaquer à la racine. Il serait en effet illusoire d’essayer d’en limiter le potentiel de nuisance, en distinguant par exemple les certitudes raisonnables des autres, car la frontière entre les deux serait bien vite abolie.

Le sceptique soucieux de conserver son intégrité critique fera dès lors sien le principe d’incertitude philosophique. Il ne saura rien de façon certaine et, fort de cette vacuité originelle et constamment renouvelée, il aura pour seule ambition de développer en lui un état d’ouverture maximale à l’altérité.

6.

Pensée de la nuit.

L’exhortation à fuir les certitudes peut aisément, si son origine n’est pas explicitée, passer pour un parti pris intellectuel qui, à force d’être martelé, risque de tourner au dogme. Professer avec fermeté la foi dans le doute serait une attitude bien trop paradoxale pour être constructive.

La méfiance envers la conviction ne doit pas devenir absolue. Elle reste judicieuse quand elle prend la forme d’un questionnement récurrent sur soi, sur sa pensée, sur ses émotions, sur ses pulsions. Si l’exercice est mené avec rigueur et lucidité, il dévoile le caractère fabriqué et illusoire des structures mentales qui sont le fondement du psychisme.

Quand il approfondit cette démarche, l’observateur détaché se rend vite compte que le diagnostic peut être élargi au monde de la matière dans son intégralité. Le verdict est sans appel : rien n’est vrai mais cela n’a aucune importance.

7.

Au boulot !

Accepter que se révèle l’illusion fondamentale de la réalité ne va pas de soi. Il est en effet légitime de craindre que ce phénomène entraîne l’apparition d’un monde indifférencié, dans lequel toutes les actions acquerraient une valeur nulle. Dans cette effrayante utopie, il n’y aurait plus aucun critère de comparaison, les formes prises par la matière seraient interchangeables les unes avec les autres. Ce serait la fin des analyses, des catégories, des classements et, de manière générale, des repères intellectuels qui permettent aux être pensants de se situer par rapport à l’altérité.

Ce n’est pas une perspective souhaitable. Les modélisations ont leur utilité et sont a priori indispensables à la construction d’une conception complexe de la réalité humaine. Il serait donc ridicule de vouloir contester les progrès accomplis, notamment dans le domaine scientifique, au cours des trois derniers millénaires.

Une approche rationnelle du monde reste un facteur important d’équilibre de la personne. Accumuler les connaissances théoriques aide à s’habituer à son environnement et à gagner en assurance. La démarche ne garantit cependant pas à elle seule l’épanouissement individuel.

Au contraire, si elle n’est pas accompagnée d’une ouverture à des horizons moins familiers, elle est susceptible de se transformer en processus d’enfermement mental. La prédominance de l’intellect sur les autres parties du corps produit le plus souvent des rigidités de comportement, allant jusqu’à la maniaquerie obsessionnelle, et peut rendre secs des esprits brillants à l’origine.

Afin de se prémunir contre cette perte de créativité, il apparaît judicieux de cultiver, à chaque instant de son existence, le recul par rapport à soi et à ses certitudes. Ce questionnement, aussi loin qu’il soit conduit, n’empêche pas l’analyse du monde, la curiosité envers les avancées scientifiques, l’admiration d’un système philosophique abouti ou l’utilisation d’un modèle psychologique. Sa fonction est de faire prendre à l’individu ses distances avec l’idée qu’il a construite de lui-même et de le rapprocher ainsi de ce qu’il est réellement.

8.

De profundis.

Quiconque a envie d’apprendre à se connaître sait aujourd’hui qu’il dispose d’outils pour l’aider dans cette tâche. Que ce soit par le biais d’analyses psychologiques ou de pratiques méditatives, l’être conscient a la possibilité d’interroger en profondeur les motivations de ses actes. Cela reste pourtant une démarche marginale. L’oracle de Delphes, qui suggérait jadis à Socrate d’emprunter cette voie, n’a guère d’écho dans les sociétés actuelles.

Les philosophes officiels commentent la marche du monde et se gardent bien de tourner leurs questions vers leur comportement ; les dirigeants politiques et économiques développent des stratégies d’accaparement et de conservation du pouvoir, sans jamais chercher à savoir d’où vient leur soif de domination ; les citoyens approuvent ou fustigent le spectacle qu’ils découvrent, en évitant de s’interroger sur les raisons de leur adhésion ou de leur rejet.

Bref, tout laisse à penser que les apparences seules tiennent lieu de réalité. Les coulisses du théâtre n’intéressent plus personne, la perception immédiate des événements prime sur la recherche de leur genèse.

Dans un tel contexte, scruter avec insistance les pulsions ou les instincts, selon les cas, qui motivent les actions est forcément un facteur de décalage. Quand ses contemporains passent leur temps à détailler les résultats concrets des décisions humaines, l’explorateur des souterrains du psychisme détermine leur origine. Tandis que les autres se focalisent sur l’estuaire, il étudie la source.

9.

Décalage temporel.

Il arrive que les prédispositions mentales d’un individu donné rendent difficile son adaptation sociale. Des connexions neuronales spécifiques sont à l’origine de modes de perception singuliers et de comportements jugés étranges. Il s’ensuit parfois une mise à l’écart progressive de la personne hors norme, qui nourrit une vive attirance envers la solitude, peu propice à la vie de groupe.

Quand aucune maladie n’est la cause de cette situation, il est légitime d’en chercher une explication partielle dans un phénomène d’anachronisme : née à une autre époque, la singularité aurait réussi à s’intégrer de façon harmonieuse à son environnement social.

Cette hypothèse laisse toutefois une question en suspens. Il est impossible de déterminer si le décalage vient du développement tardif d’une constitution psychique désuète ou de l’apparition, sous une forme embryonnaire, de la configuration mentale de futurs êtres humains. Autrement dit, la distinction entre visionnaire et primitif est dans ce cas aléatoire.

10.

Le plaisir des gênes.

Le psychisme d’un individu est essentiellement un produit de la culture. Il est nourri de figures symboliques, de modèles familiaux, de règles sociales. La part de l’instinct y est d’autant plus réduite que le degré de civilisation atteint est élevé. La création de la pulsion, un concept ressenti comme indispensable il y a déjà plus d’un siècle, a même failli signifier sa disparition : l’élan animal était remplacé par un système de motivations intégrant, préalablement au désir d’agir, les interdits moraux, intériorisés selon le principe du refoulement.

Malgré cet encombrant fardeau, le corps ne semble pourtant pas devoir se résigner à perdre tout contact avec ses origines. Livré à lui-même, dépouillé de ses constructions mentales, il est capable de retrouver le chemin des sensations et des instincts primaires, dont l’expression est dépourvue de la moindre teneur intellectuelle. Quand il s’approche plus près encore de la source dont il est issu, il parvient à éteindre, l’espace d’un instant, jusqu’aux manifestations basiques de l’animalité et à expérimenter la présence au monde à l’état brut.

Ces dispositions de la matière sont difficilement assimilables à des inventions humaines. Il paraît plus vraisemblable qu’il s’agisse de données inscrites dans le patrimoine génétique de tout être vivant et qu’il tienne à chacun de les activer. L’apport culturel en la matière se limite à l’affirmation de leur existence et à leur valorisation : l’oubli de soi, en tant qu’entité psychique, est une réalité et c’est une réalité heureuse, même si éphémère.

11.

Prise de conscience.

La culture occidentale a réduit la conscience à un processus intellectuel. Elle n’envisage même plus que puissent exister d’autres modes d’appréhension de la présence au monde. Cette situation n’a rien de surprenant : la pensée est le matériau du discours produit sur elle-même et elle a tout intérêt à surévaluer ses capacités.

La valorisation de l’intellect est de plus un élément essentiel à la constitution de l’ego, dont la réalité repose sur l’idée que l’individu a de lui. Elle permet également aux sociétés de former des sujets en mesure de se concevoir en tant qu’entités autonomes et de répondre ainsi de leurs actes devant la communauté.

Il s’agit d’un choix de civilisation effectué il y a trois mille ans environ et auquel il n’est pas prévu de renoncer. Il n’y a d’ailleurs pas lieu de le déplorer. Ce modèle offre notamment la possibilité à ceux qui l’adoptent de développer une indépendance psychologique solide et de travailler à leur épanouissement personnel.

Il est néanmoins troublant de constater qu’il prend racine dans un vieux préjugé, à savoir la prééminence de la pensée sur d’autres formes d’expression du corps, et que la validité de ce préjugé n’est guère contestée, du moins pas en profondeur. Des doutes planent pourtant sur les effets de la raison : les êtres humains l’utilisent avec beaucoup d’imperfections, sa pratique débouche régulièrement sur des actions néfastes, souvent à cause d’hypothèses de départ mal assimilées, son caractère universel reste théorique…

Ces réserves ne suffisent pas à diminuer l’aura de l’intellect, dont la vénération excessive génère, partout à travers le monde, la certitude de détenir une ou plusieurs vérités. Cette attitude, dont la vanité est évidente, ressemble fort à une dictature intérieure, qu’il est prudent de renverser. La pensée redeviendra ensuite ce qu’elle est : une simple émanation, à la fois du corps et d’une conscience de soi élargie.

12.

Niveaux d’intensité.

Il n’est pas nécessaire d’avoir lu toutes les œuvres de Spinoza pour aspirer à la joie. La démarche n’est pas réservée aux amateurs de ce philosophe, même si celui-ci a posé des jalons importants sur cette voie. Atteindre cet état demande en revanche des dispositions mentales particulières, dont la mise en place est parfois délicate.

La seule persuasion intellectuelle ne suffira pas à rendre gai. La pensée prépare l’arrivée d’un sentiment, envisage sa naissance comme un événement souhaitable, mais c’est au corps qu’il revient de lui donner jour. Cela suppose bien sûr un aiguisement optimal des sens. La question se pose alors de savoir jusqu’où cette acuité doit être développée.

En effet, comme n’importe quel animal, l’être humain réagit à deux stimulations basiques, le plaisir et la souffrance, dont il affine le contenu en fonction de son degré de complexité. S’il entreprend d’en ressentir une avec une intensité maximale, il court a priori le risque de faire face à l’autre avec une force équivalente. Vivre des moments de joie immense aussitôt suivis de crises de désespoir serait de peu d’intérêt et ne rien connaître d’intense ne vaudrait guère mieux.

La principale difficulté réside donc dans l’obligation d’acquérir la capacité d’être fortement affecté par l’altérité, tout en évitant d’être blessé par ses manifestations les plus douloureuses. Il y a un double travail à conduire, d’ouverture au monde d’un côté et d’endurance de l’autre. Il s’agit là, en quelque sorte, de devenir un stoïcien jouisseur : rester insensible à son propre malheur mais accumuler des réserves importantes d’allégresse.

13.

Montée en puissance.

Dans l’optique de Nietzsche, l’accroissement de puissance est à considérer comme la motivation centrale des processus de vie. Il est toutefois difficile d’adhérer à cette hypothèse sans la retravailler. En effet, les connaissances en biologie ont fortement évolué durant le vingtième siècle et il semble pour le moment acquis que l’objectif essentiel d’un être vivant reste, pour citer le professeur Laborit, « de persister dans son être ».

En d’autres termes, la survie est une fonction inscrite au cœur du programme génétique de tous les organismes et elle dicte leurs comportements primaires. À partir de cette trame originelle, chacun est ensuite amené à développer les stratégies à même de favoriser le maintien du processus de vie qu’il incarne. Généralement, il sera préférable d’être fort plutôt que faible, bien portant plutôt que malade, joyeux plutôt que triste, car la santé est interprétée comme un signe de longévité.

L’attrait de la puissance est le corollaire de cette aspiration à la pleine jouissance de ses facultés. Un organisme solide, sur le plan psychique autant que physique, sera légitimement tenté d’exprimer sa force, de révéler les actes qu’il est capable d’accomplir, à la fois pour se rassurer sur son état et pour impressionner ses rivaux.

Ce dernier point est d’une très grande importance au sein de structures sociales où la compétition est de règle, c’est-à-dire dans la plupart des groupes de mammifères. La notion de dominance est ici à la base des relations entre individus. Elle induit l’instauration d’une hiérarchie, qui varie selon les résultats des conflits, et en fonction de laquelle sont réparties les ressources alimentaires et sexuelles.

Ce schéma est bien entendu applicable aux êtres humains car leur évolution culturelle n’a pas entraîné, loin s’en faut, la disparition de ces comportements primitifs. Ceux-ci ont pourtant un potentiel de nuisance élevé, puisque dans leurs débordements les plus forts ils peuvent déboucher sur le massacre, la torture, l’asservissement de masse…

La domination de l’autre semble donc être un moyen douteux d’exprimer sa propre puissance. La fragilité de ce mode d’affirmation est par ailleurs révélée par la nécessité qu’il implique de s’appuyer sur des êtres vivants étrangers à soi. Une entité sûre d’elle-même ne ressent pas ce besoin d’être confrontée à des éléments extérieurs ; elle sait leur faire face le cas échéant mais n’éprouve a priori qu’une indifférence polie à leur égard.

Le développement de la force intérieure est plus conforme à un tel objectif que l’étalage brutal d’un pouvoir somme toute illusoire. C’est au plus profond de soi qu’il convient d’accumuler les réserves d’énergie psychique, de puissance d’action, permettant l’affirmation saine et joyeuse du processus de vie incarné, sans qu’aucun recours à la domination ne soit nécessaire.

14.

Gros câlins.

Une des principales motivations des comportements humains est la pulsion sexuelle. Il est difficile d’établir dans quelle mesure elle doit être différenciée d’un instinct de procréation qui serait commun à l’ensemble du règne animal. Ce détail importe peu, cependant, car la priorité d’un être vivant n’est pas de développer une théorie valable de sa sexualité mais d’agir en plein accord avec ses aspirations dans ce domaine.

Le conditionnement culturel pousse hélas l’individu à inhiber son désir initial et à le transcender dans une fiction intime compatible avec les conventions sociales. Cette modification de l’élan originel de la libido a généré une sophistication des relations entre partenaires. Il ne s’agit plus seulement de s’accoupler, en vue d’obtenir quelques instants de plaisir ou d’assurer sa descendance ; il est nécessaire de participer à un jeu de séduction extrêmement codifié voire, dans les cas de forte sublimation, de rencontrer l’amour.

Bien entendu, l’éventail de pratiques et de sentiments inventés par l’humanité est en grande partie un leurre. Quoi que dise ou fasse l’individu lors de sa parade, il reste mû par sa pulsion sexuelle. Dans ce domaine, la lucidité n’épargne pas moins qu’ailleurs. Les histoires romanesques nées de l’imaginaire pour sauver les apparences sont illusoires et en prendre conscience conduit parfois au désarroi. Dès lors que l’attirance ressentie envers autrui retourne à sa trivialité, dès lors qu’elle perd sa dimension idéale et sa noblesse supposée, il n’y a plus de raison de respecter les convenances.

Cette démarche est à l’origine des actes de débauches et elle justifie leur théorisation par les libertins. Elle a le mérite de dégager des carcans sociaux, de mettre à mal les inhibitions superflues et de laisser entrevoir la constitution d’une éthique s’appuyant sur le plaisir plutôt que sur le devoir. Elle s’accompagne toutefois de deux risques majeurs.

En premier lieu, elle favorise le développement des échanges superficiels entre les êtres. Multiplier les rencontres est en général le signe d’une incapacité à découvrir l’altérité dans toute sa complexité et sa diversité, voire d’un besoin narcissique d’être mis en valeur par le plus grand nombre possible de regards extérieurs. De ce point de vue, nouer une relation durable avec une personne privilégiée reste une source plus abondante d’enrichissement intérieur.

En second lieu, elle incite à s’asservir à la libido. Obsédé par la quête de la jouissance, le débauché ne peut bientôt plus se passer de l’activité sexuelle, il n’a plus aucune maîtrise sur ses pulsions et il devient le jouet pathétique de ses caprices du moment. Il semble ici légitime de se demander à quoi sert de se libérer de l’hypocrisie des règles sociales pour subir ensuite la tyrannie de ses propres sens.

L’accomplissement de soi en matière de sexualité passe sans doute par la recherche d’un équilibre entre l’obéissance névrotique aux conventions et l’élan compulsif vers les aventures fugaces. Cette attitude, basée à la fois sur la prise de recul et la modération, permet de surcroît de cultiver l’art d’approfondir le lien avec l’autre et donne ainsi un sens enrichi à l’amour, considéré en tant que résultat et non cause première de l’attirance. Échapper autant à l’illusion des grands sentiments qu’à la dictature souterraine de la libido, tel est le principe de vie sur lequel repose cette éthique sexuelle.

15.

Prise de recul.

Se situer dans le monde pousse à trouver une distance face aux événements. Vivre au cœur de l’action, en pleine tourmente, est un excellent moyen de se sentir exister, mais cela limité la capacité de recul et d’analyse. À l’inverse, opter pour la solitude et le retrait du jeu social permet de percevoir l’illusion qui nourrit les formes de la matière, mais cela rend difficile l’inscription dans la réalité commune.

La recherche du juste milieu entre ces deux attitudes apporte rarement une solution au problème. Tantôt l’instant ne sera pas vécu avec une intensité optimale, tantôt les aléas du quotidien ne seront pas accueillis avec le détachement propre à la sérénité, souvent ces insatisfactions se combineront pour en former une seule, celle de ne pas se sentir en accord avec soi.

Doser les parts respectives de l’action et de l’observation, en les opposant l’une à l’autre, ne mène en général à rien de concluant. Plus judicieuse est la démarche qui consiste à concilier la créativité des actes et la lucidité quant à leur portée. Il s’agit alors de se mêler avec enthousiasme au réel et d’en être pourtant déconnecté, de vivre au plus près de son quotidien et de s’en échapper en même temps, d’être trivialement au monde et d’en être souverainement dégagé.
16.

Le petit théâtre.

La vie en société est placée sous le signe de la représentation de soi. Chacun incarne un personnage aux yeux des autres et tente d’être convaincant dans son rôle. Les apparences dictent alors leurs lois, la fausseté et l’hypocrisie deviennent des qualités primordiales. Dans ces conditions, il est difficile d’imaginer que la sincérité puisse s’exprimer en public.

Il apparaît d’autant plus légitime de douter d’une réussite en la matière que la vérité de soi ainsi attendue ne se révèle pas de prime abord. En effet, un sentiment généré par la contexture nerveuse d’un organisme est avant tout une réponse, souvent conditionnée, à des stimulations extérieures. Rien ne permet d’affirmer que cette réaction psychique individuelle soit à considérer comme plus sincère, et donc plus réelle, que des conventions élaborées au fil des siècles afin de favoriser la coexistence pacifique entre des être humains par ailleurs fort agressifs.

Ces deux éléments constitutifs de la personnalité répondent en réalité à des besoins différents, qu’il serait ridicule de chercher à opposer : d’un côté, la constitution d’une singularité, source culturelle du développement de l’unicité de soi ; de l’autre, l’intégration au sein d’un groupe social, processus préalable à la formation d’une identité solide car structurée.

Dès lors, s’accorder avec le personnage incarné consiste, non pas à vouloir imposer ses sentiments aux autres, comme s’ils avaient valeur d’absolu, ni au contraire à les étouffer systématiquement par seul souci des convenances, mais à s’adapter aux règles communes et à laisser parallèlement son intériorité mener une vie débarrassée de toutes ces considérations terre-à-terre. Être soi-même implique nécessairement de devenir multiple.

17.

En route vers la joie.

Il reste rare de voir quelqu’un accepter le monde tel qu’il est : la frustration semble être le sentiment le plus répandu chez les êtres humains. Existe-t-il pourtant plus vaine attitude que de vouloir ce qui n’est pas ou d’attendre que le bonheur vienne des autres ?

Les lamentations permanentes de personnes confortablement installées dans leur société frisent souvent l’indécence. Quiconque mange à sa faim et dispose d’un toit sous lequel s’abriter ne devrait-il pas avoir pour obligation morale de se sentir heureux ou, à tout le moins, de se donner lui-même les moyens de le devenir ?

Un tel enseignement mériterait à coup sûr d’être le fruit d’une philosophie de la joie.

18.

Le « je » dangereux.

L’orgueil est un écueil important pour les adeptes de la mise à distance. À force d’observer le monde de loin, d’avoir du recul face aux événements analysés, il est courant de développer un sentiment, sinon de supériorité, du moins de vaine autosatisfaction. Il n’est rien de plus ridicule que cette attitude.

Il n’y a aucune gloire à tirer de la critique exercée à l’encontre de ses contemporains, tant il est facile de dénoncer les travers des autres sans se mêler à leur quotidien et en évitant d’estimer d’abord la valeur de son propre comportement. À supposer même qu’un être vivant agisse avec noblesse au sein d’un environnement médiocre, il perdrait tout son crédit s’il passait son temps à relever la bassesse qui l’entoure au lieu de se concentrer sur ses actes.

Afin de se prémunir contre l’idéalisation de soi, il convient de cultiver l’humilité et de s’appréhender avec lucidité : tout organisme possède ses forces, ses faiblesses, essaie de s’affirmer au mieux de ses capacités et ne peut en aucune manière s’arroger seul le mérite d’être ce qu’il est, parce qu’il se construit en interaction permanente avec l’altérité.

L’assimilation de ces éléments permet de relativiser la part qui revient à une entité dans l’élaboration de son devenir, au point de la réduire parfois à néant. Ce processus ne conduit cependant pas à la dépréciation soi, cette attitude si diamétralement opposée à l’orgueil qu’elle semble en être le simple envers.

Délesté autant du culte que de la haine de l’ego, il s’agit plutôt de le neutraliser, de le laisser jouer son rôle social sans le flatter ni le flétrir, et d’apprendre ainsi à s’accepter sans honte ni fierté.

19.

Le stoïcisme sans peine.

La souffrance est une expérience jugée désagréable, qu’il est difficile d’accueillir avec sérénité. Confronté à d’importantes douleurs, qu’elles soient d’origine physique ou psychique, l’être humain ressent souvent le besoin d’y trouver des justifications ; il ne peut admettre que son organisme en soit victime sans raison apparente, par le seul fait de sa présence au monde.

Cette quête de sens à donner au mal a pour principal résultat de pousser l’individu à réactiver d’anciennes blessures, à gratter ses plaies, et l’incite en fin de compte à se lamenter sur son sort.

Devant ces perspectives exaltantes, il apparaîtra plus adapté aux âmes joyeuses de faire preuve d’une bienveillante indifférence à l’égard des souffrances éventuelles et de se concentrer sur le plaisir à vivre. La douleur devient pour elles un accident de parcours auquel il convient de ne pas trop prêter attention.

20.

Pas uniquement...

L’aspiration à la singularité dénote une construction identitaire fragile. Se présenter aux autres comme un être d’exception est une façon assez maladroite d’exprimer son incapacité à construire pour soi une personnalité qui sort de l’ordinaire.

En effet, quand ce but est vraiment atteint, la reconnaissance ne fait plus partie des désirs de l’individus, principalement pour deux raisons. D’une part, il découvre nécessairement, si sa démarche est sincère, le caractère illusoire du résultat obtenu et qu’il n’est ni plus ni moins singulier que quiconque. D’autre part, comme il est ravi par sa découverte, son souhait le plus cher n’est pas de conserver une spécificité provisoire mais de la voir se banaliser. Il aspire ainsi à une utopie dans laquelle chacun pourrait goûter le bonheur de n’être rien.

21.

Bienvenue au monde.

Le processus d’individuation est devenu un enjeu majeur pour quiconque évolue au sein des sociétés occidentales contemporaines. Dans cet environnement culturel, exister aux yeux d’autrui implique en effet de développer sa capacité d’affirmation de soi. Cela suppose de construire une personnalité singulière et inédite, qui se nourrit des influences communes mais qui y greffe des éléments spécifiques et qui les assemble avec originalité.

Effectuer cette démarche permet à un organisme de se situer par rapport au groupe dont il est issu et par conséquent d’y trouver sa place, même quand celle-ci s’avère être une mise à l’écart. Quel que soit son statut, l’individu ainsi constitué assume sa condition, car il a été un agent actif de la production de son être social. Les bases d’un accord entre ce qu’il est et ce qu’il vit sont alors posées.

La réussite semble cependant aléatoire dans ce domaine. Les personnalités dont la puissance d’affirmation est jugée trop forte sont par exemple perçues comme des dangers potentiels par la plupart de leurs contemporains et elles sont tenues à distance. Ce réflexe de survie collective traduit à la fois la fragilité de la société, c’est-à-dire des liens qui la fondent, et ce désir inconscient de ne pas mourir que peu d’organismes savent dépasser.

L’autonomie revendiquée par les éléments qui la composent, abusivement qualifiée de liberté, est par conséquent limitée. Chaque individu est autorisé à défendre sa singularité, ce comportement est dans une large mesure valorisé par la culture dominante, mais il est impératif de ne pas aller trop loin en la matière, et notamment de ne pas laisser penser qu’il serait possible d’évoluer, de façon heureuse et durable, en dehors du cadre social commun.

Cette double nécessité, d’affirmation personnelle et de respect minimal des normes, engendre de vives tensions. La construction de soi implique des confrontations répétées à des limites, dont certaines seront franchies. Les choix individuels entraînent parfois la rupture avec un ou plusieurs groupes d’appartenance, qui vont de la cellule familiale à l’humanité dans son ensemble, et de violents conflits sont susceptibles d’éclater entre soi et les entités collectives.

Même s’il s’agit d’une étape dans un processus qui donnera naissance à une situation apaisée, les risques encourus par tous les protagonistes sont très importants et cela pousse à s’interroger sur la pertinence des objectifs affichés : est-il indispensable d’une part de se développer en tant que singularité et d’autre part de rester intégré à sa société d’origine ?

Une façon simple d’aborder le problème consiste à déterminer quels impacts auraient sur un organisme le refus de construire une personnalité spécifique et celui d’appartenir à des groupes sociaux. Dans les deux cas, il est probable que la survie du réfractaire serait remise en cause.

En effet, cesser de jouer à être soi-même implique de ne plus prendre aucune décision et de ne plus agir que sous les contraintes externes. Il s’agit en quelque sorte de se transformer en un esclave amorphe, laissé à la disposition de tous les êtres qu’il rencontre, en d’autres termes de développer une forme subtile de suicide différé.

La rupture totale des relations avec ses contemporains aurait des conséquences similaires, car le principe d’interdépendance est consubstantiel au processus vital. Il n’est certes pas inenvisageable d’aller s’isoler au fond d’une grotte jusqu’à la fin de ses jours, mais cela limite fortement les possibilités d’évolution de l’individu qui tente l’expérience. La démarche implique de considérer que fréquenter les autres n’apportera plus rien et que l’attente sereine de la mort reste la seule activité à mener. Un renoncement si radical traduit sans nul doute un fort désir de disparition, qui ne sera pas forcément propice au plein épanouissement de soi.

Se singulariser et s’adapter à son milieu social ne sont donc pas des actions superflues. La première est nécessaire à la survie de l’organisme, sauf s’il bénéficie de protections extérieures suffisantes pour ne pas avoir à se soucier du problème, et la seconde offre des perspectives de développement personnel plus importantes que la solitude.

Il reste ensuite à l’individu à trouver l’équilibre entre le besoin d’affirmation et l’obligation de respecter les règles communes. Il faut alors qu’il ait assez de recul par rapport à lui-même pour ne pas se mettre au-dessus des lois et qu’il conserve une distance critique par rapport à ses groupes d’appartenance afin de résister aux dangers de l’uniformisation. De cet échange dialectique permanent entre soi et les ancrages sociaux pourra naître une personnalité harmonieuse, assumée par son détenteur et acceptée par ses interlocuteurs.

22.

Déprogrammation.

S’il n’y prend pas garde, l’ami de la philosophie peut sombrer dans les excès de la rationalisation et limiter ainsi ses élans créatifs. En effet, l’utilisation continue d’une pensée structurée, à la fois pour élaborer une conception cohérente de son existence et pour décider chaque jour de ses actes, amène souvent la partie intellectuelle du cerveau à se considérer comme l’élément central de l’organisme.

Cette prédominance de la raison sur les autres constituants de la personnalité n’est pas sans danger. Développée à l’extrême, elle suscite l’apparition d’un être social capable d’étouffer le moindre de ses désirs et de ses sentiments, au comportement désormais motivé par l’aspiration illusoire à la perfection logique. Androïde vaguement composé de chair et d’os, le produit de cette démarche est incapable de stimuler sa sensibilité et, par conséquent, il annihile ses facultés d’empathie, de compassion, de compréhension, allant jusqu’à perdre tout plaisir à être au monde, c’est-à-dire à vivre avec autrui.

Devant cette inquiétante perspective, l’utilisateur intensif d’un intellect se doit de combattre la propension de ce dernier à régenter le corps. Dans cette optique, un organisme sain s’attache à cultiver son ouverture à la beauté, aux sensations, aux émotions, il se tient à l’écoute de son environnement quotidien et il développe son aptitude à l’improvisation, autrement dit à l’acte de création.

Le penseur en mouvement, soucieux de ne pas se barricader derrière des idées et un mode de vie figés, ne cesse d’explorer, tant dans ses structures mentales que dans la réalité concrète, l’inconnu et les mystères de l’existence. Sans renier pour autant le fondement éthique de sa personnalité, il n’hésite pas à s’éloigner des rivages de l’habitude pour se lancer dans les flots tumultueux de l’inattendu.

23.

Baisse de niveau.

L’histoire de la littérature est régulièrement traversée par des auteurs qu’obsède l’éventualité du déclin de leur civilisation d’origine. Ce phénomène n’a rien de nouveau ni d’original. À l’époque où vivait Périclès, les Athéniens regrettaient déjà un âge d’or passé, au cours duquel les sociétés humaines auraient été pacifiques. Socrate, selon les écrits de son disciple Platon, déplorait quant à lui que la jeunesse de son temps fût incapable de respecter les valeurs traditionnelles.

Le sentiment de dégradation des mœurs et de déliquescence culturelle est donc une source de réflexion classique. Étant donné la fréquence de son apparition et le nombre limité, en comparaison, de civilisations qui s’éteignent, il est toutefois légitime de s’interroger sur sa pertinence.

En première analyse, la crainte d’un anéantissement collectif n’est pas sans fondement. Elle s’appuie sur une réalité indiscutable : tout groupe social est condamné à disparaître un jour ou l’autre. Ce constat mérite cependant d’être nuancé. Une estimation statistique sommaire permet en effet d’avancer, avec un risque d’erreur réduit, que la probabilité, pour un individu donné, d’assister à l’effondrement de sa civilisation d’appartenance est inférieure à un demi. Autrement dit, il a plus de chances de la voir perdurer, avec des évolutions, que de la voir réduite à néant. C’est d’ailleurs pourquoi la peur du déclin, pour pouvoir être crédible, doit se projeter sur plusieurs siècles.

Au-delà du truisme qui nourrit cette tendance psychologique, il n’en demeure pas moins intéressant de s’arrêter sur les motivations qui poussent certains auteurs à la justifier intellectuellement. Le plus souvent, la sensation de délitement naît de l’observation distanciée des contemporains. Ces derniers sont jugés médiocres, incultes ou stupides. Leurs valeurs n’ont pas été anoblies par la tradition et elles sont en conséquence considérées comme inférieures à celles qui les précédaient.

Il s’agit assurément d’un élément central de la démarche : son accomplissement suppose la comparaison de divers comportements culturels et leur classement. Pour mener à bien cette opération, une subjectivité individuelle ne suffit pas, car son poids ne permet pas de convaincre un auditoire critique. Il est donc indispensable d’utiliser un critère de sélection potentiellement objectif : le temps. Devient bon ce qui s’est inscrit dans une durée séculaire ; devient mauvais ce qui est susceptible de supplanter les valeurs éprouvées.

Ce mode d’évaluation, en plus d’être facilement assimilable, a l’avantage de procurer des certitudes solides à celui qui l’adopte. Au cours de sa croisade contre la décadence de ses contemporains, le défenseur des civilisations nobles renforce sa conviction d’agir pour le bien de sa société d’appartenance et il construit ainsi une identité personnelle glorieuse. Le sentiment de grandeur qu’il projette dans ses valeurs rejaillit en effet sur lui-même, puisqu’il en est le hérault.

Ce phénomène de transfert amène à s’interroger plus avant sur l’état psychologique à l’origine d’un telle attitude. Un organisme sûr de sa force, de sa santé physique autant que morale, n’éprouve jamais ce besoin de chercher des compensations au sein d’entités collectives. La peur du déclin, en particulier quand elle est exprimée de façon obsessionnelle, traduit d’abord le manque d’assurance de celui qui s’en fait l’écho, sa difficulté à vivre avec sérénité sa propre mort, son désir de trouver dans un groupe social une échappatoire à sa finitude.

Ces préoccupations sont incompatibles avec une éthique de la joie. Que les civilisations naissent et meurent est une donnée somme toute anecdotique. Il est préférable de la conserver en mémoire mais s’en soucier sans discontinuer relève de la pathologie morale. Jouer les oiseaux de mauvais augure a pour seul intérêt de flatter l’ego du prophète amateur ; cela reste stérile d’un point de vue intellectuel et philosophique.

Les êtres humains, considérés dans leur ensemble, n’ont pas cessé d’avoir des comportements décevants depuis leur apparition sur Terre. Il n’est pas très utile de le leur signaler et encore moins de déplorer, dans des discours emprunts d’une forte subjectivité, que la situation du moment se dégrade, que les temps anciens étaient plus brillants et que la civilisation part à vau-l’eau.

Une démarche autrement plus constructive, pour soi comme pour autrui, consiste à se concentrer sur ses actes, à les poser sur le mode de l’affirmation, en fonction de ses valeurs personnelles, sans s’inquiéter outre mesure de ses contemporains. Plutôt que de pester contre un déclin fantasmé, et de s’enfermer dans l’aigreur, il s’agit ici de se réjouir d’être soi-même et de vivre en conséquence, quel que soit l’environnement social proposé. Même au milieu des décombres, un organisme en accord avec ce qu’il est ne saurait voir ébranler la joie qu’il éprouve d’être au monde.

24.

En lieu sûr.

Conserver son intégrité physique est le premier objectif de tout être vivant. Les blessures, les maladies, et bien entendu la mort, sont autant d’événements qui l’affaiblissent, qui limitent sa faculté d’agir. Il est par conséquent dans son intérêt de les éviter. C’est sans doute pour cela que le souci de sécurité est récurrent au sein des sociétés humaines.

Le déplorer reviendrait à souhaiter évoluer dans un monde où aucune loi ni aucune règle commune ne protègerait les individus de la violence de leurs contemporains. Cette situation reste d’ailleurs la plus courante sur la planète et la voir se répandre serait désagréable à quiconque aspire à la pacification des relations entre les hommes. La permanence d’espaces, culturels autant que géographiques, d’où restent exclus les conflits meurtriers apporte à l’inverse matière à se réjouir, voire à espérer une avancée de l’humanité vers l’harmonie.

En ces lieux privilégiés, pourtant, la satisfaction ne semble pas être le sentiment le mieux partagé. La peur de l’agression, à l’origine de la sécurisation collective des corps, se trouve souvent ancrée si profondément dans le psychisme qu’elle se transforme en obsession quasi paranoïaque. Cette dérive est assurément le symptôme d’une santé morale défaillante.

Craindre les coups est déjà, quand l’organisme est en position d’en recevoir, le signe d’une faiblesse de constitution, doublé d’une dépense d’énergie inutile : il vaut mieux se concentrer sur la mise en place de défenses efficaces, au lieu de se projeter avec impuissance dans un avenir jugé terrifiant. Développer un sentiment d’insécurité physique quand aucun élément objectif ne le justifie, à l’instant où il est vécu, devient une absurdité qui confine à la folie.

Une personne qui n’est pas directement confrontée à un acte de violence n’a aucune raison de se sentir inquiète pour elle-même. Dès lors que son intégrité corporelle semble acquise, fût-ce de façon provisoire, elle a tout à gagner à se fixer des objectifs plus ambitieux que la simple survie ; la quête des plaisirs, voire du bonheur, prend alors le pas sur le besoin de protection. Ces aspirations nourrissent le psychisme de données plus subtiles et plus élaborées que l’appel, nécessaire mais archaïque, à la sécurité.

Il convient cependant de ne pas se laisser abuser par elles et de ne pas gonfler leur importance. D’une part, elles n’existent qu’à la condition d’assurer la bonne santé du corps ; elles forment donc des préoccupations secondaires. D’autre part, l’approche obsessionnelle réduirait leur intérêt à néant : plutôt que de se réjouir des stratégies mises en œuvre pour devenir heureux, l’individu risquerait en effet de sombrer dans l’insatisfaction chronique à force d’obtenir des résultats différents de ceux attendus. S’il veut éviter ce travers, il lui faut avoir à l’esprit que le bonheur reste un luxe ; il est agréable d’en profiter de temps à autre, mais il est sain de savoir s’en passer.

25.

C’est bien vrai, ça.

Le sens critique est une faculté inégalement partagée chez les êtres humains. À en juger par leurs actes et leurs propos, la plupart d’entre eux répugnent à remettre en cause les vérités établies ou les consensus sociaux. Éviter d’être mal perçus, rester intégrés à leurs groupes d’appartenance, telles sont leurs préoccupations principales.

À l’inverse, certains individus veulent à tout prix se distinguer et font de la contestation une pratique presque routinière. Ce qui leur est présenté comme vrai ou souhaitable devient à leurs yeux faux ou détestable ; prendre le contre-pied de leurs interlocuteurs n’est pour eux qu’un réflexe conditionné.

Dans les deux cas, l’enjeu essentiel de la démarche consiste à obtenir la reconnaissance de l’autre : que ce soit par le biais d’un processus d’intégration ou dans le cadre d’un conflit, il s’agit d’abord de se sentir exister.

Rares sont les organismes qui développent les investigations critiques sur eux-mêmes et, plus particulièrement, sur les éléments de matière dont ils sont constitués. Se percevoir sous l’aspect d’une réalité illusoire reste une folie marginale.

26.

In vivo.

Bien qu’elle soit inscrite dans les gènes de tout être vivant, la nécessité de survivre n’a rien d’un horizon indépassable. Développer une conscience lucide et sereine de sa propre mort permet en effet de prendre ses distances avec ce pesant impératif. Le vie est alors perçue comme une expérience appelée à un renouvellement constant, susceptible de s’arrêter à chaque instant, et non plus comme un acquis personnel qu’il faudrait défendre coûte que coûte. Le souci de bien-être et de sécurité laisse ainsi la place à la joie d’explorer l’inconnu.

27.

Lâcher prise.

Le renoncement est souvent appréhendé comme un sacrifice. Pour beaucoup d’êtres humains, la perspective de se détacher des formes de la matière est douloureuse. Cette démarche est supposée demander de coûteux efforts à l’individu qui l’accomplit, la souffrance accompagnant chaque étape du processus.

Telle n’est pourtant pas la perception qu’en ont les personnes empruntant cette voie. Au contraire, la prise de distance par rapport à soi et à son existence est la source d’un profond soulagement, qui évolue parfois en sérénité durable. N’être plus attaché à rien permet d’appréhender la vie avec un recul libérateur.

Progressivement, la légèreté s’installe dans le quotidien, les événements perdent leur dimension tragique, la présence au monde cesse d’être ressentie comme un fardeau. Loin d’être une expérience pénible, le renoncement devient ainsi une récompense. La sensation de vivre détaché de la matière procure une joie que rien ne saurait égaler.

28.

Modus vivendi.

L’affirmation de soi est par définition une démarche égoïste. Quand l’individu impose ce qu’il est dans un environnement social et culturel, il se soucie peu, dans un premier temps, de la manière dont les autres le percevront. Même s’il n’en éprouve pas le désir, il arrive alors qu’il blesse ses interlocuteurs, qu’il les écrase par sa prestance ou par son assurance, qu’il suscite chez eux ressentiment et jalousie.

Afin de limiter les risques de conflits inutiles, il apparaît donc préférable de rester prudent dans l’exposition de sa personnalité. Il peut être sain de la brider par moments, de ne pas la laisser s’étaler outrageusement, de l’adapter aussi aux situations rencontrées. Cette capacité à modérer son tempérament permet de réduire les tensions et de favoriser les échanges apaisés.

Si elle est utilisée avec excès, elle est cependant susceptible d’avoir des conséquences fâcheuses. En effet, à force de présenter un profil bas, l’individu finit souvent par étouffer les aspects les plus intenses de lui-même. Il construit une identité terne et passe-partout, qu’il présente aux autres pour être accepté par eux, puis il dépérit en silence, faute d’avoir pu exprimer toute la diversité de son être.

Entre l’anéantissement de soi et l’écrasement d’autrui, il reste donc à trouver un équilibre, qui doit mener à l’affirmation joyeuse et conviviale de chaque être vivant.

29.

Lu et approuvé.

Le recours à la justification est un réflexe conditionné dont il est difficile de déterminer l’origine. Il ne se contente pas de traduire le besoin d’exister, ou tout du moins pas de façon directe. L’individu qui l’utilise, en plus d’affirmer sa présence au monde, cherche à en obtenir une légitimation formelle par ses interlocuteurs. Il s’agit non seulement d’avoir conscience d’être, donc d’agir, mais de recueillir un acquiescement d’autrui au sujet des actes accomplis.

Sans doute née de l’obligation qu’ont les enfants de demander constamment l’approbation de leurs parents, cette attitude est source d’entraves, voire d’asservissement moral, lorsqu’elle perdure à l’âge adulte. Se sentir obligé de justifier chacun de ses choix, de ses avis ou de ses propos, conduit inéluctablement à cantonner son existence à un réseau d’habitudes validées par les convenances et à rogner sa créativité.

Prendre le risque de la liberté consiste alors à développer sa propre vie sans rendre de comptes à qui que ce soit, quitte à devoir en assumer les conséquences dans la solitude la plus complète.

30.

Vanité des vanités

La quête de célébrité est sans nul doute dictée par un profond manque de confiance en soi. De façon plus générale, le besoin d’être reconnu par autrui traduit chez l’individu un sentiment défaillant de sa légitimité à exister. Souvent l’assentiment des proches est suffisant pour surmonter ces moments passagers de doute.

Certaines personnalités, phagocytées par une absence totale d’assurance, éprouvent néanmoins la nécessité de recueillir le droit d’être au monde dans un cercle social élargi. Le goût de la gloire leur est viscéral ; elles ne peuvent imaginer vivre sans devenir des objets d’admiration pour leurs contemporains.

Cette aspiration les contraint, entre autres servitudes, à faire de leur apparence un souci primordial. En toute circonstance, il leur faut se montrer sous le jour le mieux adapté aux interlocuteurs et aux lieux rencontrés. La représentation est, dans leur cas, une obligation qui ne connaît pas de fin et de laquelle semble dépendre leur survie. Cette aliénation est un prix d’autant plus élevé à payer que le résultat obtenu débouche la plupart du temps sur une insatisfaction : exister au travers du regard des autres renvoie inéluctablement l’individu à son incapacité à s’affirmer en tant que singularité. Pour ceux qui ne ressentent guère d’attirance pour la comédie sociale, par trop caricaturale et codifiée, l’anonymat aura des vertus autrement plus réjouissantes. Libérée des hypocrisies collectives, la solitude érémitique permet de s’adonner sans retenue à l’activité la plus exaltante qui soit : devenir pleinement soi-même.

31.

Déstockage massif.

L’activité la plus valorisée, à l’orée du vingt-et-unième siècle, est à n’en pas douter le commerce. Quiconque souhaite se hisser au sommet des hiérarchies sociales contemporaines est quasi obligé de vendre, des services ou des marchandises, et d’accumuler ainsi une fortune, puisque seul l’argent permet d’obtenir la considération des pouvoirs en place.

L’omniprésence culturelle de ce modèle de réussite, présenté comme universel et irremplaçable par les caisses de résonance des médias, explique le succès qu’il rencontre au sein des populations. Rares en effet sont les êtres qui renoncent, sans le moindre regret, à caresser le rêve de participer au grand marché mondial et d’en retirer un profit optimal.

Le caractère majoritaire de la soif de richesse matérielle et de l’âpreté au gain concourt à les rendre triviaux aux yeux des individus que l’esprit de lucre ne motive en rien. Pour ces réfractaires décalés, l’asservissement aux symboles monétaires relève de la pathologie mentale. Ils perçoivent la quête de puissance financière comme une faiblesse morale, voire un dérèglement psychique, contre lesquels leur organisme doit se prémunir. Ils font de la santé et de l’équilibre intérieur des valeurs plus élevées que la reconnaissance sociale.

Ce choix, minoritaire et dans une large mesure aristocratique, suppose l’acceptation de la marginalité ou même, dans certains cas, de l’exclusion. L’expérience sera le plus souvent douloureuse et il n’y a donc pas lieu de fustiger ceux qu’elle effraie. Refuser de suivre le courant dominant est une démarche nécessairement solitaire, qui ne peut être amorcée par personne d’autre que soi, de préférence avec lucidité et avec une pleine conscience de ses actes.

32.

Ni dieux…

Le propre d’un enseignement philosophique de qualité est de susciter chez ceux qui le suivent l’envie de le dépasser. Les notions culturelles de maîtres et de disciples ont ceci de déplaisant qu’elles semblent figer les relations des uns et des autres à l’art de penser. Même si elles ont une légitimité symbolique, dans des situations où un être expérimenté tente de fournir un cadre de réflexion structuré à un esprit encore confus, il est impératif de s’en détacher rapidement, pour instaurer des modalités plus souples d’échanges intellectuels ou spirituels.

Chacun devrait en effet apprendre à devenir son propre guide dans l’existence. S’encombrer d’idoles et de figures tutélaires est, à long terme, un obstacle à la création et à l’affirmation de soi. Aucune allégeance affective ou morale n’est concevable pour qui aspire à se libérer de la représentation sociale de ce qu’il est.

33.

Primatologie.

Les êtres humains donnent régulièrement l’impression de se considérer comme l’aboutissement glorieux du processus d’évolution amorcé avec l’apparition des premiers organismes unicellulaires. La prétention à être perchés au sommet d’une pyramide symbolique du monde du vivant les conduit même à s’abstraire du règne animal.

Ce besoin de s’illusionner sur soi ne laisse pas d’étonner les esprits doués de lucidité. Tous les êtres présents sur Terre sont en réalité constitués d’éléments de base identiques. L’agencement de ces derniers est certes différent d’une espèce à l’autre, mais cela ne retire rien à leur proximité fondamentale et n’induit aucune hiérarchie a priori entre les groupes. L’homme ne fait pas exception à la règle, si ce n’est par sa fatuité.

34.

Les siècles et les siècles…

Nul ne peut prétendre savoir de son vivant ce qu’il restera de lui après sa mort. Il n’est pas rare en effet qu’un homme politique, un artiste ou un philosophe, adulé par ses contemporains, sombre dans l’oubli rapidement. À l’inverse, des êtres passés inaperçus au cours de leur séjour ici-bas laissent, une fois disparus, des œuvres ou des visions personnelles qui marquent les générations leur succédant – Nietzsche ou Pessoa sont à cet égard des figures exemplaires.

Au-delà de cette versatilité de la culture, une certitude surnage cependant : dans quelques milliards d’années, rien ne subsistera de l’humanité.

35.

Minorité de déblocage.

Une pensée minoritaire n’est pas en soi un gage d’excellence intellectuelle. Développer l’esprit critique pour le plaisir de contester un ordre établi, de se confronter à ses représentants, et de se sentir ainsi exister aux yeux d’une autorité symbolique, est le signe d’une grande fragilité psychologique et non d’une indépendance morale.

Toute démarche impliquant une remise en cause des idées majoritaires court dès lors le risque de se limiter à des affrontements stériles entre défenseurs de différents modèles de vérités. Le travail de sape des certitudes, activité qui prémunit les individus et groupes sociaux de la fossilisation précoce, sera d’autant plus efficace qu’il se déroulera sans amertume ni ressentiment, dans le seul but d’assurer la bonne santé du corps sur lequel il est entrepris.

Guidés par la joie, la lucidité et l’abandon des illusions perdent leur caractère potentiellement négatif et deviennent d’authentiques sources de créativité. L’enthousiasme chaotique du renouveau prend alors le pas sur l’acceptation placide de la stagnation.

36.

Les sursitaires.

L’instant de la mort est souvent, chez les êtres conscients, un moment de vérité. Lorsque la vie est sur le point de s’achever, il n’y a plus lieu de jouer la comédie, tant pour les autres que pour soi. Il est alors possible, sans risquer de contrecoup fâcheux, d’apprécier avec honnêteté la valeur de son parcours terrestre.

Dans bien des cas, ce souffle de lucidité amène un éclairage négatif sur l’existence. Celle-ci apparaît comme une farce grossière, une plaisanterie d’un goût douteux, une bouffonnerie dénuée de tout sens. Les masques tombent en même temps que le rideau ; la pièce est finie. Mourir ainsi, avec un sentiment diffus de désespoir, permet de ne rien regretter. Il n’est toutefois pas interdit de percevoir dans cette attitude la traduction, tardive mais révélatrice, d’une incapacité à vivre dans la plénitude.

À l’opposé des sorties teintées d’amertume, certains grands mourants disposent d’une force morale suffisante pour accueillir leur trépas avec sérénité. Ces philosophes en acte ont en effet préparé de longue date la disparition de leur organisme. Depuis qu’il sont en âge de penser, il ne s’est pas écoulé un jour sans qu’ils évoquent le sujet, avec leurs proches ou en leur for intérieur. La perspective leur est familière, ils l’ont intégrée à leur quotidien et, quand le moment est venu d’agoniser, la chose leur est naturelle. La démarche, source de joie paisible, repose sur un principe des plus simples : il leur suffit, non seulement d’apprendre à mourir, mais d’être déjà morts de leur vivant.

37.

Qui sait ?

L’évolution du mythe de la connaissance est un reflet instructif de l’histoire des civilisations occidentales.

Dans un premier stade, le savoir ultime tenait son origine de la révélation divine. Les puissances surnaturelles s’adressaient à l’âme de façon directe et elles transmettaient les secrets de l’univers à une poignée d’élus.

Dans un deuxième stade, la quête de la connaissance, aussi bien pratique que théorique, devint un chemin menant à la rencontre d’un dieu désormais unique. Les découvertes scientifiques, nées de l’activité intellectuelle des hommes, avaient gagné leur autonomie mais elles restaient subordonnées à un savoir plus fondamental.

Dans un troisième stade, enfin, les sciences constituèrent un champ d’investigation qui se suffisait à lui-même. Depuis lors, le but de toute recherche est d’améliorer le degré de confort des sociétés, cette amélioration étant censée aller de pair avec un accroissement du sentiment de bonheur.

À aucune époque, il ne fut envisagé que la connaissance pût être une simple distraction de l’esprit et, comme telle, descendue de son piédestal.

38.

Immobilité constructive.

Le besoin d’agir s’accompagne rarement d’une légitimation. Quand un organisme éprouve la nécessité de s’affirmer au sein de son environnement, il lui importe peu de réfléchir au contenu de ce qu’il fera. S’engager dans une action, de préférence valorisante, est alors une fin en soi.

De là découle que les défenseurs de noble cause, les militants acharnés, apparaissent souvent interchangeables, quel que soit leur combat affiché. La ferveur de leur ton l’emporte sur la teneur de leur discours, les excès de leur comportement enlèvent toute crédibilité à leurs justifications.

Face au ridicule de tels débordements, le principe du non agir reste le meilleur remède : celui qui n’aspire pas à influer sur le sort du monde apprend plus aisément à ne plus en dépendre.

39.

Bis repetita placent.

La force de l’habitude laisse autant sa marque sur les modes de pensée que sur les actes quotidiens. Il est cependant plus facile de la contrecarrer dans le premier contexte que dans le second. En effet, l’honnêteté intellectuelle et la rigueur de raisonnement amènent jusqu’aux individus les plus entêtés à changer de point de vue quand celui-ci est clairement erroné. Permettre à sa conception du monde d’évoluer est une attitude qui, si elle n’est pas universelle, ne relève pas du tour de force et qui n’a donc rien d’exceptionnelle.

En revanche, secouer le corps afin qu’il ne reste pas enfermé dans ses choix les plus intimes et les plus arbitraires est un exercice délicat. La remise en cause de ses pratiques régulières, qu’il justifie souvent par un assemblage hétéroclite de goûts et de préférences, est perçu par l’organisme comme une atteinte à sa singularité et elle est dès lors combattue en tant que telle. Pourtant, tout persuadé qu’il est de défendre sa liberté, il n’en risque pas moins de s’emprisonner lui-même dans une succession de rituels absurdes.

Afin de se prémunir contre cette ossification de l’existence, il sera de son intérêt de refuser le confort de la répétition, fût-il couvert d’un vernis esthétisant, et d’envisager chaque journée qui s’offre à lui comme un éternel renouvellement du monde. Augmenter sa capacité à vivre l’instant présent sans préjugé, à plonger dans les situations sans décider par avance de leur issue, reste le meilleur moyen de ne pas s’asservir aux facilités de la routine.

40.

vers les sommets.

Le concept de noblesse, au sens moral ou spirituel du terme, est particulièrement délicat à manier, en particulier en des temps où les aspirations démocratiques ont donné naissance à la tyrannie de la médiocrité prétendument populaire. L’existence d’une aristocratie sociale a de surcroît modifié son acception de départ. Dès lors qu’il suffisait d’être issu de la lignée adéquate pour pouvoir bénéficier du qualificatif de noble, ce dernier perdait évidemment son rapport direct avec la grandeur ou l’excellence. Les structures politiques mises en place par les êtres humains ont, comme souvent, dégradé une idée a priori prometteuse, jusqu’à la vider de tout sens.

L’objectif initial mérite pourtant d’y prêter quelque attention. Il s’agissait en effet de distinguer certains individus, remarquables par leur courage, vertu cardinale de l’époque, et de les regrouper au sein d’une caste privilégiée, dans l’espoir qu’ils constitueraient un modèle de communauté à suivre. Même si l’expérience fut un échec, à cause de la prédominance des liens de filiation sur les qualités personnelles de chacun, il serait sans doute dommage de ne rien vouloir en tirer.

Le souci de l’élévation morale et la quête de perfection, certes illusoires dans leurs finalités, sont parmi les plus efficaces stimuli à même de pousser un être pensant à se surpasser. Peu importe que cette aspiration ne soit guère partagée, il n’en est pas moins plaisant que de fieffés irréductibles se l’approprient et qu’ils osent à leur tour faire preuve d’exigence à l’égard d’eux-mêmes.

Ce comportement ne manquera pas de leur attirer les foudres des grands prêtres de la médiocrité universelle, mais en l’occurrence l’avis du vulgaire ne saurait recueillir d’écho. En revanche, quiconque décide de s’engager dans la voie périlleuse de l’amélioration de soi devra se garder d’un piège redoutable : l’orgueil égocentrique. Faute d’évoluer dans un environnement social où la noblesse d’âme est de rigueur, il n’y a aucun point de comparaison concret à partir duquel évaluer ses progrès. Rien n’est alors plus facile que de s’imaginer avoir accompli des prouesses exceptionnelles, être arrivé à un degré optimal de maturité, ou d’autres fadaises de ce genre. L’aspirant à la grandeur, dans sa solitude, devra donc prendre un soin particulier à la conservation de sa lucidité : quoi qu’il pense, quoi qu’il dise, quoi qu’il fasse, il sera toujours plus loin des cimes que de la fange.

41.

Le cabochard.

Un philosophe digne de ce nom ne reconnaît aucun autre juge que lui-même. Il pense pour sa propre vie et il compte en assumer la pleine responsabilité. Par conséquent, il est libre de décider du degré de sévérité qu’il s’appliquera. Il rend des comptes exclusivement à sa conscience.

S’il lui chante de se couvrir de cendres pour avoir mal agi, il le fera, mais s’il lui plaît d’agir en contradiction avec ses préceptes, il le fera tout aussi bien – et sans doute même avec plus d’allégresse. Il serait en effet du plus grand ridicule d’avoir aboli les tribunaux divins pour ensuite courber l’échine devant les convenances sociales.

42.

Les prisonniers du boulot.

Le travail salarié, par sa généralisation et son caractère quasi indispensable à la survie, est presque devenu un asservissement de masse. Quiconque aspire à maîtriser son existence trouvera pénible l’aliénation engendrée par l’obligation quotidienne de pratiquer une activité dont il se passerait bien volontiers, et cependant la nécessité économique fait ici force de loi. Aucune alternative n’est proposée au citoyen : s’il souhaite avoir le droit de se nourrir et de se loger, il doit impérativement louer ses services sur le marché des travailleurs.

Cette démarche suppose assurément de ravaler son orgueil, d’accepter d’être un produit tenu de s’adapter aux besoins fluctuants du corps social et de mettre sa singularité sous l’éteignoir. Autrement dit, le préalable à l’emploi est l’apprentissage de la servilité.

Cet état d’esprit n’a toutefois pas lieu d’être permanent. S’il est indispensable de l’adopter quelques heures par jour, afin d’assurer sa subsistance, il serait suicidaire de le garder pendant les plages de liberté accordées par les employeurs. C’est de toute façon grâce à ces périodes régénératrices que la condition salariale reste, dans la majorité des cas, acceptable. L’activité professionnelle est dès lors vécue comme une parenthèse, terne mais inévitable, au milieu d’un quotidien nettement plus réjouissant. Dans une certaine mesure, elle permet même de n’en apprécier que mieux les instants où l’individu pense, agit, ressent pour ce qu’il est et non plus pour l’argent et pour la pérennité du système économique en vigueur.

La satisfaction ainsi obtenue est certes réelle mais de faible ampleur. Pour en augmenter l’intensité, il convient d’aller au-delà de la simple acceptation et de réussir à prendre de la joie à son travail. Étant donné la nature, souvent vulgaire et abrutissante, des tâches proposées par les sociétés humaines, il serait illusoire de s’attendre à y trouver du plaisir a priori. C’est bien plutôt à l’individu de rendre agréable ce qui ne l’est pas de prime abord.

La solution la plus efficace à cet égard est d’envisager sous un mode ludique ce qu’il fait pour se nourrir. Au lieu de subir l’ennui face à des activités tristes et répétitives, il lui suffit de les transformer en différents jeux de patience, au besoin en inventant des règles de préférence farfelues. Cela lui fournira de surcroît un entraînement de qualité pour élargir sa démarche à l’ensemble de son parcours : qu’y a-t-il en effet de plus joyeux sur terre que de jouer ?

43.

Fiat lex.

Le caractère relatif des lois humaines peut à bon droit amener à se demander si elles ont un autre intérêt que de faciliter l’étude des sociétés dont elles sont issues. Elles apparaissent en effet comme un ensemble de textes sans grande cohérence, variables selon les époques et les climats, exprimant plus souvent la fantaisie de leurs auteurs que des impératifs à vocation universelle.

La force symbolique dont elles sont malgré tout auréolées a de surcroît son origine dans la faiblesse psychologique des individus. Ces derniers sont en effet poussés, pour la plupart, vers l’adoration et la soumission ; ils éprouvent le besoin quasi viscéral de se livrer à des entités qu’ils estiment au-dessus de leur propre condition et la loi est une de ces idoles potentielles.

Le premier mouvement d’un esprit libre sera par conséquent de prendre ses distances avec les écrits juridiques, de les envisager comme de la mauvaise littérature et de n’y prêter aucune attention dans son quotidien. Par extension, il y aura lieu de s’interroger sur la viabilité d’un groupe social au sein duquel chacun aura effectué cette démarche émancipatrice.

La simple observation des comportements humains lorsqu’ils sont légalement encadrés suffit à dévoiler la dimension irréaliste du projet. Si ces êtres fortement agressifs étaient livrés à eux-mêmes, nul doute qu’ils s’entre-tueraient au moindre désaccord et qu’ils ne manqueraient pas de transformer la Terre en un champ de bataille permanent – ce qu’elle est de toute façon, mais grâce au vernis de la civilisation, la violence est à peu près tolérable.

Il serait donc ridicule de chercher à tout prix l’abolition des lois, sauf à vouloir accélérer le processus de disparition de l’humanité. Un individu doué de lucidité saura dès lors se contenter de développer une indifférence polie à l’égard des us de ses contemporains. Sans déroger aux règles de la collectivité, il conservera le recul nécessaire pour ne pas être dupe de leur valeur : pour officielles qu’elles soient, elle n’en sont pas moins des produits culturels anecdotiques et fort heureusement périssables.

44.

Non credo.

Le phénomène de la croyance a ceci de surprenant que l’objet sur lequel il porte n’a aucune importance. Il est, dans le fond, inutile de savoir à quoi s’attachent avec ferveur un individu ou un groupe social. Pour les êtres en manque de certitudes, seule compte en effet la possibilité de se raccrocher à quelque chose d’intangible et, face à ce besoin pressant, le pur fantasme fera aussi bien l’affaire qu’un fait mal interprété.

De là vient la difficulté de mettre en place un dialogue entre le sceptique et le croyant. Alors que le premier doute, creusant au plus profond les mots et les idées, le deuxième assène des vérités qui lui sont indispensables pour vivre et dont le contenu réel lui est dès lors indifférent.

45.

Sur un nuage

La sérénité, quand elle est poussée à son comble, est le plus voluptueux sentiment qu’il soit donné de connaître. L’exploration de cet état, dans la solitude des pensées ou des méditations, procure un bien-être inégalable. L’effet en est si réjouissant qu’il est possible, happé par l’enthousiasme, d’envisager le monde sous la forme d’un paradis peuplé de rires, de chants d’allégresse, d’hymnes à la joie et à la beauté. L’apaisement l’emporte sur toute autre considération ; aucun malheur ne semble dès lors en mesure de troubler l’harmonie intérieure.

Ces instants délicieux, reproductibles à volonté, offrent à n’en pas douter un avant-goût de l’éternité mais, pourtant, les faire durer relève de la gageure. Invariablement, surgit un moment où il faut se détacher de la félicité et se confronter à nouveau aux êtres humains. La quiétude de l’esprit restera longtemps une activité solitaire que de fâcheux congénères ne cesseront d’interrompre.

46.

P’têt ben.

S’accrocher à des certitudes, quelles qu’elles soient, est une attitude résolument passéiste. L’adaptation à la modernité passe en effet par la pratique assidue du soupçon. Rien ne peut être acquis de façon définitive, chaque parcelle de réalité doit être interrogée sous tous les angles. La remise en cause permanente du monde fait partie des avancées morales essentielles des deux derniers siècles. Pour les esprits forts, c’en est fini de la croyance aveugle, de la dévotion, de l’agenouillement aux pieds des idoles.

Cette marche vers la liberté n’est évidemment pas une simple promenade de santé. Le parcours est semé d’embûches, le chemin est escarpé, la destination est inconnue. Il n’est donc pas honteux de se sentir parfois découragé. Même les plus vaillants aventuriers sont en droit de s’offrir, de temps à autre, une pause au milieu de l’effort. Ne croire en rien, de la naissance à la mort, est une épreuve souvent douloureuse, dont il n’est pas interdit de réduire la difficulté.

Dans cette intention, le sceptique contemporain s’autorisera par exemple à regarder d’un œil bienveillant les progrès accomplis dans le domaine scientifique, dès lors qu’il cultivera son sens critique à leur égard. Pour autant, il serait dangereux, car régressif, de laisser poindre en soi la nostalgie de ces époques où les individus vivaient encadrés par des règles jugées éternelles. Le désir de s’appuyer sur des vérités, en particulier lorsque celles-ci sont présentées comme immuables, loin de mener à la tranquillité qu’il promet, est en effet le principal moteur de l’asservissement, donc du plus profond malheur.

47.

Un doigt de pathos.

L’émotion poussée à son paroxysme, communément appelée passion, est un sujet de réflexion courant. Les philosophes antiques, à commencer par Socrate, y voyaient une expression dangereuse de l’animalité de l’homme et ils enjoignaient donc de s’en méfier. Après quelques siècles de polissage des mœurs, un besoin impérieux est apparu, tel un retour du refoulé collectif, qui poussait les individus à exalter la fureur de leurs sentiments, à l’exemple des initiateurs du mouvement romantique.

Dans les deux cas, l’importance donnée au phénomène a de quoi surprendre. La passion, en effet, n’a aucune existence propre. Son extériorisation est une réponse, le plus souvent culturelle, à des stimulations affectives que l’organisme ne parvient pas à gérer avec sérénité et dont il ressent la nécessité de se débarrasser. Dans cette optique, il élabore des scénarios à même de le valoriser, comme la découverte de l’amour absolu, et il les incarne sans percevoir qu’ils sont une simple projection de son imaginaire.

Dès lors, il n’y a pas lieu de fustiger ou de glorifier de pareils comportements, puisqu’ils traduisent avant tout la naïveté infantile de leurs auteurs. C’est un spectacle parmi d’autres offert par les êtres humains, dont il est légitime de se lasser tant il frise le ridicule, mais que chacun est libre d’apprécier.

Plutôt que de s’y attarder plus que de raison, il peut toutefois être préférable de cultiver la capacité à ressentir, en son for intérieur et sans le moindre public, une palette d’émotions aussi variées que possible dans leur nature et dans leur intensité. Même si le résultat obtenu n’est pas moins illusoire que les agitations passionnelles, il garde le mérite d’élargir le champ de l’expérience vitale et d’aider à en approfondir la connaissance.

48.

Sois calme…

L’expérience de la souffrance est un élément fondamental de la constitution psychique de l’individu. En des temps où la violence physique faisait rage, où chacun était quotidiennement confronté à la brutalité, l’endurcissement moral était un préalable indispensable à la survie en société. Encaisser les coups sans broncher allait de soi et il aurait été incongru de se plaindre de sa douleur, quelle qu’en fût son origine.

L’adoucissement des mœurs, tout du moins dans la civilisation occidentale, a entraîné un affaissement général du seuil de tolérance aux maux causés par l’existence. La sensibilité des êtres humains a dans l’ensemble gagné en finesse, au point de rendre insupportable toute contrariété. Cette évolution ne traduit pas seulement le souci de mieux assurer l’intégrité du corps, car elle s’applique aussi bien aux états d’âmes du moment. Le risque encouru est de transformer le désir a priori légitime d’apaiser ses souffrances en une expression continue de ses caprices.

Le spectacle de la mollesse morale ainsi produit, ajouté aux gémissements des professionnels du désespoir, peut parfois amener à regretter les époques plus rudes, qui avaient le mérite d’engendrer des individus solides et consistants. La nostalgie en la matière n’est cependant pas de nature à fournir une solution constructive. En effet, dans une démarche aussi universelle que basique de survie, il vaut mieux être épargné par la douleur, signe d’une déficience passagère de l’organisme, et profiter des plaisirs de l’instant, qui participent au bien-être de la personne.

L’apaisement des conflits dans une société et la diminution du nombre des affrontements physiques augmentent les chances pour chacun de goûter à la joie d’être au monde, sans devoir craindre les accès de fureur de ses voisins. Il serait hasardeux de renoncer à ce progrès sous le seul prétexte qu’il a aussi des effets négatifs. Pour autant, rien n’oblige à se laisser gagner par l’avachissement ambiant et à perdre toute faculté à endurer la douleur.

Les rites initiatiques d’antan, les épreuves à surmonter afin de passer à l’âge adulte, peuvent aisément être réinventés de manière individuelle, chacun fixant leur degré de difficulté en fonction de ses exigences. Cette liberté d’action face au danger est certes lourde de conséquences, car elle signifie la disparition des garde-fous collectifs lors de la confrontation avec soi, mais le résultat obtenu n’en est que plus valorisant. Survivre aux violences psychologiques ou physiques infligés par lui-même reste le meilleur moyen pour un organisme de connaître ses limites, d’évaluer ses forces et ses faiblesses, et d’aller ensuite au contact de l’altérité sans se soucier de la souffrance, cette chimère vaincue de haute lutte.

49.

Au plus offrant.

L’altruisme est le plus souvent décrit, en particulier chez les moralistes tels que La Rochefoucauld, comme un mélange de calcul sournois et d’hypocrisie sociale. Cette conception de l’être humain a été largement répandue et adoptée, au point que l’égoïsme semble être désormais un horizon indépassable pour l’individu.

Effectivement, il est incontestable que la nécessité de survivre soit ancrée au plus profond de l’organisme. À l’origine de chacune de ses actions se trouve le besoin de se maintenir en état d’exister. Ne pas y répondre reviendrait à se donner la mort et la question ne se poserait plus alors de savoir s’il est possible d’être désintéressé.

Pour autant, sur ce souci de conservation de soi viennent se greffer de multiples désirs et de comportements qu’il serait délicat de tous ramener à des manifestations de l’ego. Le doute en la matière est d’autant plus justifié qu’entre parfois en jeu sa propre disparition au bénéfice de la survie d’autrui : il est hautement vraisemblable que les mères prêtes à se sacrifier pour leurs enfants ne le font pas pour accéder au statut d’héroïne mais bel et bien parce qu’elles accordent plus de valeur à ces derniers qu’à elles-mêmes.

Ce phénomène n’a d’ailleurs rien de surprenant ; un élément fondamental du programme génétique de chaque être vivant reste la perpétuation de l’espèce, dont la préservation individuelle n’est que le corollaire. Chacun porte en soi, depuis sa naissance, la capacité à se soucier en priorité d’intérêts autres que les siens, bien qu’elle soit peu développée. Nier cette possibilité serait une attitude régressive, permettant de mieux s’illusionner sur l’importance de sa personne, mais empêchant de s’inscrire dans la réalité plus vaste du monde et des processus de vie qui l’habitent. Plutôt que d’essayer de passer pour lucide, et d’être avant tout aveugle sur sa vanité, il sera dès lors plus sain d’oser se montrer régulièrement généreux, dans le souci de rester en accord avec ses élans les plus profonds.

50.

The maverick.

La recherche de l’assentiment d’autrui traduit une absence de sevrage moral chez l’individu : dépendant de la figure symbolique du père, il éprouve le besoin d’obtenir le soutien de ses pairs pour agir ou penser.

Un comportement aussi servile est inenvisageable aux esprits libres. Ceux-ci n’ont à convaincre personne de la légitimité de leurs actes, car ils se contentent d’être pleinement eux-mêmes. Si cela les force à vivre à l’écart des groupes sociaux dans lesquels ils évoluent, ils l’assument, dans la joie et la sérénité : l’instinct grégaire leur est définitivement étranger.

51.

De grands garçons.

Rien ne sonne plus vide qu’un discours détaché de la réalité, en particulier quand il a des prétentions morales ou philosophiques. Dans ce domaine seule compte l’expérience. La valeur d’un précepte se mesure à l’aune des actions qu’il pousse à mener. C’est pourquoi il est vain de développer une pensée qui ne soit pas nourrie de la vie quotidienne. Plus vaine encore est l’attitude qui consiste à suivre un enseignement moral sans l’avoir au préalable adapté à soi-même.

52.

La mauvaise réputation.

L’image de soi renvoyée par le regard d’autrui est assurément instructive, mais elle n’a pas lieu d’être prépondérante dans la phase de construction identitaire. En effet, la création d’une personnalité qui soit pleinement assumée présuppose une réflexion préalable quant au contenu à lui donner. L’organisme à son origine doit ainsi chasser de lui-même les éléments l’indisposant et développer les dispositions conformes à ses aspirations. Une fois cette démarche effectuée, les échos qui lui parviennent de l’extérieur sont au mieux des invitations à peaufiner le résultat obtenu, au pire du babillage insignifiant.

53.

Rien de bon.

Le désir de confort moral amène parfois à s’illusionner sur les motivations des comportements humains. Pour s’autoriser à croire en une évolution positive de l’espèce, les assoiffés d’optimisme ne cessent de détecter des actes de bienveillance et de générosité chez leurs congénères. Ils se rassurent ainsi quant à l’avenir, percevant partout des raisons d’espérer.

Cette attitude a certes l’avantage d’apaiser l’esprit mais son adoption ne saurait satisfaire les amateurs de lucidité. Afin de garder leur bonne santé morale, ces derniers auront plutôt intérêt à ne rien attendre de leurs groupes d’appartenance. Ils pourront même cultiver le détachement jusqu’à envisager la disparition de l’humanité comme une hypothèse plausible, sans que cela entame le moins du monde leur sérénité : préparés au pire, ils n’en seront que plus joyeusement surpris de voir sa réalisation pour un temps différée.

54.

La fabrique de l’authentique.

La réalité profonde d’un être vivant est le statut d’assemblage aléatoire et provisoire de molécules. Il ne possède aucune existence autre que celle, illusoire, liée à ce hasard éphémère. Dès lors, toute entité soucieuse de rester en accord avec elle-même doit s’habituer à n’être rien et se sentir prête à disparaître à chaque seconde. Cette pratique, poussée à l’extrême, conduit à la contemplation, au retrait de l’agitation sociale et à l’absence de mouvement.

Pareille démarche ne manque pas de noblesse mais, au stade d’évolution actuel du genre humain, elle est difficilement applicable à grande échelle. Afin de conjuguer l’authenticité et l’inscription dans le monde, il sera donc plus judicieux d’entrer en contact avec l’animalité qui bouillonne en soi et de s’affirmer en s’appuyant sur elle. Écouter ses instincts, les intégrer aux processus de décision préparatoires à l’action, permet de développer des comportements dont la sincérité est incontestable.

Bien entendu, la gamme des motivations ainsi déployées reste limitée : la défense de l’intégrité du corps, la quête de la nourriture et des activités sexuelles seront les désirs majoritairement exprimés. Dans des milieux sociaux régis par les conventions et les interdits, il est en général impossible de les assouvir sans les avoir au préalable policés. La question se pose alors de savoir s’il est préférable de se réfugier dans la solitude, pour vivre au plus près de soi-même, ou de consentir des concessions aux bonnes mœurs, pour pouvoir côtoyer régulièrement l’altérité.

Chacun est libre d’emprunter la voie qui lui convient, mais la seconde option étant la plus répandue, il n’est pas inutile de réfléchir à la façon la plus saine de l’aborder. Rien n’est plus dangereux que le jeu des apparences ; s’y lancer sans précaution fait courir le risque d’être réduit à un pantin qui, à force de répéter le même rôle, finit par s’identifier à son personnage. La représentation de soi, pour ne pas devenir aliénante, doit par conséquent respecter des règles strictes : diversité des interprétations proposées, distanciation permanente par rapport aux situations rencontrées et, surtout, surveillance sans faille de la part des élans instinctifs. Ainsi seulement l’organisme paraîtra en société tout en restant fidèle à ce qu’il est.

55.

Affirmatif.

Les individus dotés d’un tempérament fougueux éprouvent en général le besoin d’adhérer à des idéaux. La routine du quotidien ne saurait en effet suffire à combler leurs aspirations à l’exaltation et à la grandeur. Animés d’une rare énergie, les plus créatifs entreprennent d’inventer un rapport au monde qui leur soit propre, de développer des modalités de comportement inédites, raillées et incomprises par leurs contemporains.

Sans même y songer, ils imposent leur singularité et incarnent l’idée selon laquelle l’originalité seule est digne d’admiration. De là découle que des personnalités moins affirmées s’essaient elles aussi à l’exercice de l’accomplissement de soi. Mal préparées, empruntant une voie contraire à leurs intérêts, des cohortes de suiveurs naissent alors et offrent le spectacle désolant de l’individualisme mimétique.

Soucieux de ne pas rejoindre le troupeau ainsi formé, les vrais créateurs de leur vie ne manqueront pas de trouver d’autres moyens d’exprimer leur spécificité. La défense de la règle, voire de la norme, devrait sans nul doute être l’un d’eux. Plutôt que de voir l’affirmation personnelle se transformer en phénomène de mode privé de toute sa substance, ils préféreront favoriser la reconstitution d’un consensus moral au sein de la société, dont la finalité sera double. D’une part, il donnera à la majorité des citoyens des repères simples permettant de connaître les exigences de la communauté à leur égard ; d’autre part, ce sera une invitation pour les irréductibles solitaires à venir se confronter à un ensemble solide de conventions, à les dépasser et à en tirer une assurance durable quant à leur capacité à s’affirmer. À cette seule condition, la liberté de devenir soi-même recouvrera son statut d’origine : une victoire arrachée au conformisme ambiant, non un colifichet acheté à vil prix.

56.

Même pas mal.

L’attirance éprouvée par l’être humain envers le malheur des autres ne se dément pas au fil des siècles. Il y a là quelque principe fondamental niché au cœur du psychisme de l’espèce. Faute d’être heureux et de l’assumer pleinement, la plupart de ses représentants projettent sur leurs congénères un pernicieux mélange de désir et de crainte de souffrir. En éprouvant cette sensation par procuration, ils peuvent tour à tour se réjouir du spectacle de la misère et compatir sur ce dernier, selon que l’humeur du moment est à la cruauté ou à la bonne conscience.

Dans les deux cas, qui sont d’ailleurs l’envers et l’endroit d’un même miroir, il s’agit avant tout d’utiliser une existence étrangère à la sienne pour se donner l’illusion d’accéder à des états sensoriels qui n’ont pas le moindre écho personnel. La douleur psychique est ainsi une expérience distante, portée par des entités anonymes, à laquelle il n’est plus possible de goûter par soi-même.

Afin de combler cette lacune, quelques nostalgiques tentent cependant d’appréhender la vie sous un angle négatif. Ils cherchent autour d’eux de multiples raisons de se plaindre, ils aiment se sentir agressés, que ce soit par des individus ou par des groupes sociaux, ils courent après la souffrance en s’imaginant qu’il sont victimes de la méchanceté de leurs contemporains. Même si leur détresse reste le plus souvent fantasmée, ces amis de la paranoïa n’en éprouvent pas moins une douleur qui leur est propre.

Ils sont toutefois dépendants de leur relation à l’autre pour y parvenir, puisque les figures de tortionnaires ou de comploteurs leur sont nécessaires. Rares sont donc les êtres capables de bousculer eux-mêmes leur structure mentale, de lui infliger des traitements de choc sans recourir à aucun élément extérieur. Est-il utile de préciser qu’ils sont aussi parmi les seuls, une fois les orages intimes apaisés, à s’imprégner sans limite de la joie d’être au monde ?



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