L'Absolu Nos Textes

 

Julie Turconi

"Rédemption"

 

Peut-on ressentir un sentiment étrange de solitude alors même que l’on est deux ? Comment était-ce possible ? C’était justement la question que se posait Sara. Pourtant il n’y avait personne d’autre dans la pièce, personne à ses côtés. L’autre était dans sa tête, dans ses pensées, dans ses moindres décisions. Au moins jusqu’à ce matin. Elle ne pouvait le repousser, le détruire ou simplement le faire taire. « Le » ? Plutôt « la » en fait. Une autre soi, une Sara différente, exigeante et cruelle. Avec laquelle elle vivait depuis si longtemps qu’elle avait perdu le compte des années. Mais jusque là elle avait réussi à contrôler cette autre elle-même. Ou à le croire. Jusqu’à aujourd’hui. Car ce matin elle ne sentait plus la pression sourde de l’autre dans ses tempes et elle ne comprenait pas. Que se passait-il ? Elle aurait dû sauter de joie, pourtant elle se sentait curieusement abandonnée, délaissée. Comme une amante écartée. Inutile. Elle avait cru, tellement fort, vouloir se débarrasser à tout prix de l’autre… et maintenant qu’elle se retrouvait seule elle se sentait orpheline. Coupée d’une part d’elle-même. Une part terrible mais essentielle. Qu’elle ne pouvait renier ni refouler. Elle commençait tout juste à saisir.

Que pouvait-elle bien faire ? Elle était là, étendue sur le lit, les yeux dans le vague. Les larmes au fond des yeux. Prêtes à couler, à briser les digues. A tout submerger. Un flot qu’elle ne pourrait plus arrêter ni même contrôler. La perte était trop forte, trop essentielle. Non, il devait y avoir quelque chose. L’autre se cachait, se tapissait quelque part dans un recoin de son cerveau. Ce n’était pas possible autrement. Sa voix intérieure, qui prenait de plus en plus de place dans sa vie. Qu’elle détestait. Qu’elle subissait. Qu’elle aimait ?

Un événement déclencheur. Oui, quelque chose s’était produit. Qui avait provoqué tout cela. Elle essaya de se souvenir. Peut-être dans ses rêves, cette nuit ? Des fragments d’images, de sensations lui revenaient par à-coups. Des bouffées de peur, de honte. Mais aussi du soulagement.

Elle se leva, réalisa soudain qu’elle se trouvait dans un motel minable et crasseux. Où était son loft luxueux, ses meubles coûteux et ses placards remplis de vêtements de marque ? Elle passa dans la salle de bains et se mit la tête sous le robinet d’eau froide. Elle laissa couler le liquide glacial, jusqu’à la douleur, la brûlure. Elle se secoua. Y verrait-elle plus clair à présent ? Elle regagna la chambre, troublée, inquiète. Elle s’assit sur le lit, seul objet sécurisant dans ce monde sans repères. Elle n’osait plus bouger. Elle se mit à réfléchir.

L’autre avait été si dure ces derniers temps qu’elle prenait parfois peur. Peur de déraper, de sombrer totalement dans le chaos. Se pouvait-il que cette peur lui ait donné l’énergie et le courage de se battre contre elle-même, d’expulser son double, son côté sombre ? Elle n’y croyait pas. L’autre était trop puissante, trop rusée. Manipulatrice et sans remords.

Pourtant Sara savait que sans l’autre elle ne serait pas ce qu’elle était aujourd’hui. Ou plutôt ce qu'elle était encore hier. Une femme de tête, une femme forte que les autres, les gens normaux et sans ambition, admirent et haïssent tout à la fois. Une femme d’affaires impitoyable, connue et reconnue par ses pairs, qui n’hésitait pas à mettre à terre ses adversaires.

L’avait-elle voulu ? Sûrement, un jour lointain. Oui, elle se souvenait l’avoir souhaité ardemment, avoir supplié Dieu et Diable pour se donner la force de s’élever dans cette société dégénérée, de se créer les occasions pour devenir quelqu’un. Peut-être était-ce ce jour- là que l’autre était apparue. Surgie des profondeurs de son âme, elle qui avait toujours été là, attendant son heure. Et Sara l’avait laissée faire, grisée par ce qu’elle pouvait obtenir, par la force qu’elle sentait en elle. Elle l’avait laissée prendre de plus en plus l’ascendant. Une lueur de folie apparaissait de moins en moins fugitivement dans son regard, comme des éclairs de méchanceté. Une rage froide et sans conscience.

Mais elle avait réussi, envers et contre tout. Contre son milieu, sa condition, contre les préjugés et les moqueries. Le prix à payer avait été grand, elle s’en rendait compte aujourd’hui. Elle avait vendu son âme. Oh, pas au diable au sens traditionnel du terme bien sur. Elle n’y croyait pas, au bonhomme cornu et fourchu crachant le feu. Elle avait simplement effacé sa conscience, s’était perdu dans des promesses clinquantes, avait succombé à une ambition démesurée. Elle avait perdu le goût des choses simples, oublié les petits moments magiques de la vie. Elle se faisait dévorer toute crûe en vérité. Sans jamais pouvoir s’affranchir.

Hier, que s’était-il donc passé hier au soir ? Il fallait qu’elle se souvienne. Qu’elle comprenne. Pour repousser la folie engendrée par l’ignorance.

Elle commençait à s’habituer doucement au vide qu’elle sentait en elle, malgré les nausées qui la submergeaient par instants et les frissons glacés qui couraient le long de sa colonne vertébrale. Et si l’autre ne revenait pas ? Quelle pensée atroce ! Et pourtant… comme le monde serait différent, plus facile, sans lutte continuelle, sans honte.

Serait-elle capable de supporter la douleur, la peur et le vide sans fond que l’idée même de la disparition de l’autre créait en elle ? Elle s’était depuis si longtemps appuyée sur l’autre, de plus en plus lourdement au fil des années, qu’elle ne pouvait imaginer sa vie sans elle. Seule et malheureuse. Elle gémit.

Non, pas seule et malheureuse. Libérée. Libre. Oui, être à nouveau Sara. Juste Sara. Couper les ponts, disparaître. « N’est-ce pas ce que je suis déjà en train de faire ? ».

Retrouver le goût et les senteurs de la vie. Retrouver l’envie de vivre. Tout simplement.

Elle devait.. ; se rappelait. Hier, quand tout avait basculé.

Ca avait pourtant été un jour comme tous les autres. A priori. Elle s’était rendu à son bureau, de cela elle était sûre. Elle y avait passé plus d’heures que n’en compte une journée normale de travail, et il faisait nuit noire lorsqu’elle avait décidé de rentrer. Non sans avoir auparavant laissé l’autre prendre son pied, humilier tout ceux qu’elle avait croisés. Avec une jubilation perverse. Et de la honte aussi. Un peu.

La nuit était douce, elle se sentait légèrement nauséeuse, mal à l’aise, et avait résolu de rentrer à pied. Se changer les idées, s’aérer un peu la tête. Oui, c’était ça, et c’était là son erreur... sa chance. Les images lui revenaient petit à petit. Floues, comme si un voile les recouvraient. Qu’avait-elle fait ensuite ? Où était-elle allée ?

La nausée revint, elle la sentit monter du fond de son corps, monter, monter… elle se plia en deux sous la douleur, une plainte inaudible franchissant ses lèvres sèches.

« Mon Dieu… ». Suivit le froid, glacé, coupant, qui enveloppait son corps ratatiné sur le lit, crispait ses muscles. Puis la crise passa comme elle était venue.

Sara se redressa lentement, le cerveau embrumé, cotonneux. Elle fit un effort intense pour se concentrer de nouveau. « Je dois savoir, il le faut », se disait-elle.

Elle se rappelait avoir marché au hasard des rues. Et elle s’était perdue. Dans un quartier qu’elle ne connaissait pas, un endroit sombre. Des petites rues pavées, presque des ruelles, sinueuses et seulement éclairées par endroits par la lumière tremblotante des rares réverbères qui fonctionnaient encore. Il y régnait une atmosphère de siècle dernier, comme elle se serait attendue à en trouver dans une ville comme la Nouvelle-Orléans. Mystérieuse, terrifiante. Et pourtant si fascinante. Elle n’aurait pas été outre mesure étonnée de tomber sur une vieille femme toute fripée pratiquant un obscur rite vaudou, accompagné d’un sacrifice rituel animal. Drôle d’idée ! Elle secoua la tête, essayant de chasser ses pensées morbides et de retrouver sa lucidité, son sens pratique.

Elle n’avait pas la moindre idée de la manière dont elle s’était retrouvée là… elle avait dû marcher des heures pour s’éloigner à ce point du centre-ville, de ses quartiers d’affaires à l’agencement si droit, rassurant. Elle avait le sentiment diffus que quelqu’un - ou quelque chose - l’avait attirée dans cet endroit glauque. Pourtant elle ne ressentait aucune peur, comme si elle faisait partie de ce décor. Brusque et inexplicable retour en arrière, dans les bas-fonds de son enfance ? Étrange.

Elle continua à avancer. De toute façon elle n’avait guère le choix. Elle finit par déboucher, après un temps qui lui sembla une éternité, sur une étroite place, comme enchâssée entre les maisons basses et sales qui l’entouraient. Qui la cachaient aux regards, aux curieux. Un grand feu dansait au milieu, projetant des gerbes d’étincelles vers le ciel noir, sa chaleur étouffante remplissant l’air alentour. Sara ne pouvait en détacher ses yeux, envoûtée. Sa conscience semblait se focaliser uniquement sur ce brasier, le crépitement du bois, les éclats bleutés des flammèches qui s’envolaient en virevoltant dans les airs. Puis, avec effort, presque douloureusement, elle s’en détourna et vit alors les hommes, sombres silhouettes immobiles, silencieuses, qui se tenaient de l’autre côté. Ils la fixaient de leurs yeux de braises, et elle avait l’impression qu’ils pouvaient lire en elle comme dans un livre. Aller tout au fond de son âme. Des hommes à la peau mate, aux vêtements sales et aux grandes mains noueuses.

Des hommes de la terre. Des Roms, des tziganes, des gitans. Ils l’impressionnaient fortement. Elle sentait l’autre hurler dans sa tête, l’exhorter à faire demi-tour et à s’enfuir le plus vite et le plus loin possible. L’autre avait peur ! Surtout du plus vieux d’entre eux, dont le regard calme mais inquisiteur faisait frissonner Sara. Elle se rapprocha, subjuguée. Incapable de résister à cet homme.

Ce-dernier, aux longs cheveux gris et à la barbe blanche, n’avait pas d’âge tant il était vieux. Sa peau était toute racornie, et même assis il devait s’appuyer sur un bâton de bois pour rester droit. Pourtant ses mains, décharnées et tachées par la vieillesse, ne tremblaient pas. Pas plus que ses yeux. Il dégageait une impression de puissance, d’autant plus terrifiante qu’elle ne s’accordait pas à son apparente fragilité.

Sara aussi avait peur. Elle était incapable de bouger.

Lentement le vieil homme leva la main gauche, et murmura des mots incompréhensibles, dans une langue lointaine et oubliée de tous. Puis il lui sourit, comme un père pourrait sourire à son enfant. Sara comprit alors qu’il ne lui ferait pas de mal. Elle continuait à trembler malgré tout, incapable de réprimer les frissons qui la parcouraient. L’autre hurlait toujours. Le vieil homme s’adressa à elle. Dans sa langue.

L’image perdit soudainement de sa consistance, ses contours se diluèrent dans le cerveau de Sara. Elle se leva brusquement du lit, effrayée, désorientée. Elle se força à se calmer, lentement. Et à réfléchir. Mais elle avait beau se concentrer, encore et encore, jusqu’à sentir son crâne sur le point d’exploser, martelé par les sabots de sa migraine lancée au grand galop, elle ne se souvenait pas de ce que le vieil homme lui avait dit.

Et tout ce qu’elle venait de gagner, c’était de faire revenir la nausée, écœurante et violente. Elle se jeta à nouveau sur le lit, se tordit de douleur.

Quels souvenirs gardait-elle du reste de sa nuit ?

Elle se rappelait vaguement des sonorités étrangères, comme des incantations venues d’un autre temps, le regard hypnotique du vieux sorcier et le contact de ses mains sans âge sur les siennes. Que lui avait-il fait ? Et pourquoi ?

Tout d’un coup elle sut avec une certitude inébranlable qu’elle n’en saurait jamais rien. Elle comprit que seul le résultat comptait. L’autre n’était plus là.

Elle était repartie, elle avait quitté cette place sans nom, qui n’existait peut-être pas ailleurs que dans son esprit, et elle avait marché. Dans la nuit. Encore et encore. Jusqu’à ce que ses pieds lui fassent mal et qu’ils ne puissent plus la porter. Alors elle s’était écroulée, mais son orgueil l’avait forcé à se relever et à gagner l’abri du motel le plus proche. Même miteux et crasseux, c’était toujours mieux que la rue.

Épuisée, Sara se laissa aller sur la couverture trouée et sale. Finit par s’endormir. Lorsqu’elle émergea à nouveau, la lumière qui filtrait par les rideaux gris de la chambre était aveuglante. Le soleil brillait de mille feux, là dehors. Elle se leva, raide et encore faible. Elle sortit du motel. Fit quelques pas dans la douce chaleur de ce printemps précoce. Elle sentait les rayons du soleil lui redonner de la force, leur chaleur couler en elle comme une sève nouvelle. Elle se sentait purifiée, comme si cette nuit son corps et son esprit s’étaient débarrassés de sa maladie honteuse, de l’autre. L’avait expulsé de son sang et de sa chair.

Le souvenir du vieil homme commençait à s’effacer, à ressembler de plus en plus à un rêve. Elle savait qu’elle allait oublier, qu’elle ne pourrait faire autrement. Mais il lui avait donné une seconde chance. Peut-être parce qu’elle l’avait voulu du plus profond de son être, peut-être par hasard, elle n’en savait rien. Quoi qu’il en soit, elle était bien décidée à ne pas la gâcher, malgré les craintes, la solitude et la douleur. Vivre était difficile, et depuis si longtemps. Elle devait essayer. Sans l’autre.

Elle leva le visage vers le soleil, ferma les yeux un instant, puis se détourna et partit d’un pas décidé vers sa nouvelle vie. Un nouveau départ, pour se retrouver, apprendre à être heureuse. Comme elle ne l’avait pas été depuis l’enfance.

Libérée. Libre. Comme avant.


Julie Turconi, 5281 avenue Bourbonnière, Montréal QC H1X 2N1

unicjuly@hotmail.com

 

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