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La crise de l'activité Travail

Le modèle du salariat urbain

La généralisation du salariat dans le cadre d'un système capitaliste qui a hypertrophié le secteur tertiaire est le lot de l'individu moderne. Les anciennes images de l'agriculteur, de la vie rurale, commencent déjà à s'estomper dans le souvenir des anciens alors qu'elles sont totalement méconnues des plus jeunes. La ville et ses quartiers, la vie ouvrière, disparaissent à leur tour pour laisser place aux grands centres urbains qui rejettent à leur périphérie ceux qui pourraient passer pour les derniers prolétaires (exclus de toute sorte, immigrés, etc...).

Dans cet univers, toute trace de l'origine des choses s'efface (pour l'enfant de la ville, le lait vient de la brique! Et combien d'adultes sont-ils capable de l'associer à la naissance du veau?). Là encore, on retrouve, maintes fois signalée par nous et d'autres, l'utopie du capital qui est de créer un monde totalement artificiel et donc, pour finir, de se passer de l'homme. Le monde urbain est celui qui voit s'éloigner toutes les références traditionnelles qui permettaient, à tort ou à raison, de donner un sens au travail. C'est donc aussi le monde de la folie : folie du travail dans une société qui à la fois rend le travail obligatoire et le refuse à un nombre de plus en plus grand de personnes, folie d'une société qui est capable, pour lutter contre cette crise du travail, de transformer toute activité en travail, folie des comportements aberrants.

Dans la ville telle qu'elle a pû se développer jusqu'à la Seconde Guerre mondiale (mais aux USA tout est déjà en place dans l'entre-deux guerres), il y avait encore ce qu'on peut appeler un rapport ville-campagne alimenté par les flux de produits et aussi par les flux humains de force de travail qui, quittant l'une aboutissaient à l'autre. Il en découlait une certaine continuité de comportement chez les individus qui, pourtant, n'appartenaient plus à la même classe : le maintien de l'exigeance communautaire à travers la solidarité ouvrière, la morale des mains calleuses trouvent leur origine dans les valeurs de la paysannerie villageoise. Le prolétaire du début du XIXème siècle jusqu'aux années 50 du XXème siècle est un être hybride : il emprunte à la bourgeoisie la notion d'individu qu'il développera, à sa façon, dans les quartiers ouvriers de la grande ville, mais il conserve la force collective de l'ancienne communauté paysanne. C'est cette figure du prolétaire qui disparaît peu à peu dans la perte d'importance, quantitative et qualitative, du travail productif au profit du travail improductif tant méprisé autrefois, aussi bien par les ouvriers que par les paysans. Que ce travail improductif prenne la forme nouvelle, mais centrale pour le capitalisme, du travail reproductif (l'urbain dépend totalement du travail humain passé ou vivant, pour son entretien, sa reproduction) est un autre problème sur lequel nous reviendrons plus loin. C'est cette figure du prolétaire qui s'estompe dans la perte du lien ville-campagne, dans l'extension du monde urbain. A partir de là, les discussions sur les classes sociales, sur ce qui définirait aujourd'hui l'ouvrier ou le prolétaire, sont totalement abstraites et surtout vaines car peu importe qu'un employé de commerce, ou un programmeur, soit désormais assimilable à la classe ouvrière ou au prolétariat puisque de toute façon il a perdu à jamais les ingrédients d'origine qui pouvaient le définir en tant que membre de telle ou telle classe, en opposition aux autres classes. La référence aux classes et à la lutte des classes fonctionne alors surtout comme formule ou comme volonté politique ou affective de maintenir un lien, une mémoire, entre les luttes passées et les nouveaux mouvements sociaux.

Dans ce qui reste de campagne le travail est un mode particulier du rapport que l'homme entretien encore avec la nature, mais l'homme de la campagne sait que cette nature, d'une certaine façon, existe sans lui, évolue indépendamment de son travail (le champs abandonné redevient forêt). C'est pour cela que, pour lui, ce qui compte, c'est à la fois la production en tant qu'activité et le produit comme preuve de cette activité. Pour l'urbain, en revanche, seule compte l'activité car le produit est le plus souvent sans intérêt ou invisible (une société dominée par l'échange de services devient magique, y compris dans ce qu'elle conserve de production matérielles). Le travail est alors dissocié du produit, il devient occupation qui permet autre chose ("gagner sa vie", établir des liens sociaux, etc.).

Il ne s'agit certes pas de se morfondre sur cette apparente perte de sens de l'activité humaine dans sa forme travail, mais de voir que la majorité des hommes ont perdu le pouvoir objectif qu'ils tiraient de la transformation de la matière (ou de l'esprit), qui les portait à se considérer eux-mêmes comme une force matérielle ; pouvoir objectif qui leur donnait cette puissance qui rend supportable la misère de l'exploitation. La contradiction majeure du prolétaire, jusqu'aux années 60, résidait dans le fait que ce qui faisait sa force était aussi ce qui l'aliénait de façon particulière par rapport aux autres classes. Sans pouvoir et pratiquement sans droits et en tant que citoyen, il n'était néanmoins pas sans pouvoir sur son travail, compte tenu de son expérience, de son savoir-faire, du poids du collectif de travail. Ce n'est plus le cas du salarié moderne qui est la plupart du temps un exclu du travail "qui compte" pour le système. Cela explique en partie sa déconnexion de toute conscience professionnelle réelle et spontanée. son salaire n'est d'ailleurs plus déterminé principalement par son type de travail ou par son travail effectif, encore moins par les nécessités de la reproduction de sa force de travail, mais plutôt par une fonction et une position dans l'ensemble du système. Ce décalage est encore plus évident si on ne considère pas seulement le rapport travail-salaire mais le rapport travail-revenu (part de plus en plus grande des revenus sociaux dans le revenu global). Le modèle capitaliste du salariat généralisé produt l'uniformisation d'une "classe" du travail unique, mais sans unité. On peut aujourd'hui repérer trois grands groupes liés au salariat (cela concerne 85% de la population active en France). Une première couche de cadres qui sont rémunérés en fonction de leur pouvoir technique ou bureaucratique. Malgré une position sociale privilégiée, ils présentent encore certains caractères de l'ouvrier qualifié. Ils ont à la fois l'impression de dominer le monde par la maîtrise des techniques (scientifiques, bureaucratiques de gestion, informationnelles, de manipulation), mais aussi d'être pressés comme des citrons (pas de tâches définies à l'avance, pas d'horaires précis, nomadisation accélérée par les mutations-promotions d'office et des déplacements incessants en TGV et en avion). Esprit critique refoulé ou rentré, fonction et position hiérarchiques obligent, ils ont une vision cynique du monde et compensent par une fuite en avant dans la consommation, le peu de temps libre que leur abandonnent leurs employeurs.

Une seconde couche, majoritaire en nombre, est composée de professionnels qui occupent une place hierarchique subordonnée tout en ayant conscience de leur utilité, marquée par une qualification reconnue qui leur vaut un statut relativement garanti dans l'entreprise. Mais cette conscience de leur utilité, leur sens professionnel, se trouvent mis à mal par les restructurations. Ce n'est pas tant leur statut que leur travail qui est remis en cause. Ils doivent s'adapt'r et leur qualification ancienne, leur expérience, ne constituent plus que des garanties provisoires. Face à ce danger ils sont amenés à serrer les rangs (développement de réflexes corporatistes dans le secteur public ou dans les très grandes entreprises) ou à se faire durement concurrence par une surenchère dans l'investissement professionnel (surtout dans le secteur privé). Leur esprit critique souvent assez développé bouillonne en eux, d'impuissance et s'exprime souvent sous la forme individuelle du ressentiment. Si le cynisme de la couche supérieure est le signe d'une trajectoire sociale ascendante qui connaît ses limites (elle ne forme pas une classe dirigeante), le ressentiment de la seconde est la traduction d'une trajectoire sociale descendante vécue comme une injustice et qui provoque, de temps à autres, des mouvements sociaux aussi soudain qu'inattendus.

Enfin, un troisième groupe dont le lien au salariat est plus lâche car sans arrêt remis en cause. Il correspond à l'ancienne armée industrielle de réserve... mais à une époque de démobilisation générale de la force de travail par le système capitaliste. Il se développe à la marge de l'organisation économique et sociale, dans une sphère qui est celle de la "nouvelle pauvreté". Nouvelle non pas parce qu'elle resurgirait après une croissance interrompue de trente ans qui aurait fait disparaître toute trace de pauvreté (il suffit pour chasser ce mythe de se rappeler les conditions de vie et de travail des immigrés dans les années 60 et la pauvreté de certaines régions industrielles du nord et de l'est de la France), mais parce qu'elle n'est pas du même type et ne s'inscrit pas de la même façon dans la société que la pauvreté traditionnelle inhérente à un système qui ne se reproduit que dans l'inégalité (Auparavant, la pauvreté était un état, et le fait que l'on puisse s'enrichir était une possibilité, mais ne faisait pas de quelqu'un un riche. Il n'était pas accepté. Actuellement celui qui devient riche est immédiatement riche, car l'individu riche est interchangeable. C'est la notion de richesse qui a changé. Elle n'est plus qu'économique. Paradoxalement, c'est là une des formes prse par le processus de démocratisation, sur le modèle américain.) Depuis la crise, on assiste à la réapparition de pauvres qui sont plus des exclus que des pauvres. L'ancien pauvre dans la société capitaliste, par exemple au XIXème siècle, n'était pas intégré à la société en tant qu'être humain ou en tant que citoyen mais par son utilisation potentielle en tant que force de travail disponible. Le fait qu'il représente un danger (les fameuses "classes dangereuses") ne l'empêchait pas de trouver une place, sa place, par le biais du travail et par son intégration au quartier ouvrier. Le nouveau pauvre, lui, est un exclu car il ne représente même plus une part de force de travail à venir, même si on continu à le présenter comme tel, ne serait-ce que pour lui faire garder espoir et pour faire pression sur ceux qui travaillent encore. Il est d'autant plus dangereux, qu'il n'y a même plus le ciment de la discipline du travail et de l'usine pour le soumettre. Il ne constitue pas une nouvelle classe dangereuse, un nouveau prolétariat car rien ne vient le réunir aux autres pour en faire une force. La révolte reste individuelle (refus d'intégration, agrésivité) ou s'organise sur la base de la disolution des anciens lieux de sociabilité (quartiers, etc...).

No future. La société les réduit au statut instable d'individus dangereux qui posent des problèmes de sécurité ou de salubrité. Il faut donc les entretenir financièrement en dehors de toute relation au travail (institution du "revenu minimum d'insertion" par le système qui justement exclut), et les contrôler socialement (aide et animation dans les banlieues défavorisées par les même forces de police qui font quotidiennement preuve de discrimination envers ces populations). Cette différenciation à l'intérieur de la société ne doit pas être vue uniquement comme un but du rapport social capitaliste, but que s'efforceraient d'imposer les pouvoirs en place. La "société à deux vitesse" n'est pas le signe de la reproduction dans l'inégalité, une hierarchisation pratique entre gagnants et perdants ou indifférents ; elle est aussi le signe d'un système incapable de régler la question du travail et de sa valorisation. Comment une société, par bien des côtés déjà au-delà du travail, peut-elle le maintenir comme principe de son fonctionnement?

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La "société civile" est comme reproduite à l'intérieur de l'entreprise où les salariés apparaissent libres et responsables. L'aspect collectif qui demeure, malgré tout, n'est plus donné par la réalité visible du monde de la "forteresse ouvrière", mais par une participation diffuse au travail abstrait. Cet aspect diffus apparaît à la fois dans l'évanescence de la matérialité de l'acte de travail, par exemple dans la production d'information mais aussi dans le fait que le lieu de travail a perdu son centre et qu'il peut-être étendu à l'infini. Le travail à domicile, forme d'accompagnement du travail dans la grande manufacture du XXème siècle reprend du service mais à une place moins subordonnée et amenée à s'étendre avec l'informatisation de la société. L'informatique est en effet le véhicule privilégié de la diffusion rapide du travail abstrait.

Ne pouvant plus s'identifier à son travail réel (ce qui n'empêche pas parfois une identification à l'idéologie du travail: c'est là le travail des psychologues et des gestionnaires de la force de travail), ni à son entreprise toujours en passe de "dégraisser" une partie de son personnel, ni à un collectif de travail qui lui permette une quelconque autonomie, le salarié moderne n'a plus de conscience de classe mais plutôt une "conscience de soi" qu s'exprime dans un jeu de balancier entre révolte et résignation. Tant que ce va-et-vient dmeure à l'intérieur de chaque individu cela ne transparaît que très peu socialement, dans des luttes. Cela relève plus de comportements individuels, d'actes de refus et de résistance ou alors du "je m'en foutisme".

Comment ces milliers de comportements peuvent-ils à un certain moment converger et faire masse? ...

 


Extraits de "La valeur sans le travail", anthologie et textes (sous la direction de Jacques Guigou et Jacques Wajnsztejn) de Temps Critiques aux editions l'Harmattan.


 

 





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